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Hatchepsout : usurpatrice ?

La femme qui voulut être Roi

Le roi de Haute et Basse Égypte, Hatchepsout

Papyrus Ebers verso pl. 111 La chronologie du Nouvel Empire se base sur deux repères astronomiques précis :

• La date du lever de Sirius en l’an 9 d’Amenhotep 1er (au verso de la 111ème planche du papyrus médical Ebers)

• La nouvelle lune qui eut lieu au 21 du 1er mois de la saison Chemou en l’an 23 de Thoutmôsis III (le jour de la célèbre bataille de Megiddo)[1].

Une des années les plus probables pour le début du règne conjoint d’Hatchepsout et Thoutmôsis III est 1479 a.n.è. Les sources précisent que l’avènement du jeune roi eut lieu le lendemain de la disparition de son père Thoutmôsis II dont Hatchepsout était la Grande Épouse Royale, le 4ème jour du 1er mois de la saison Chemou [2] c’est à dire au début de la saison chaude.

A cette époque, Hatchepsout était mère d’une princesse, Néférourê, dont Senmout, le plus grand personnage du règne, fut le tuteur.

Pendant plusieurs années, devenue veuve, elle se comporta comme une régente ordinaire, assumant ses droits et ses devoirs de Grande Épouse Royale. Puis son statut changea, sans que la documentation ne permette de connaître les raisons exactes de ce changement. La première attestation certaine de l’accession d’Hatchepsout au pouvoir Pharaonique date de l’an VII au plus tard. Des objets trouvés dans la tombe de Senmout et datés de cette année-là, font mention de son nom de couronnement, ce qui constitue la preuve qu’Hatchepsout était devenue Pharaon et en avait reçu la titulature.

Sans que l’on sache exactement ce qui a provoqué cette décision, la fonction royale apparaît donc dédoublée en l’an VII de Thoutmôsis III. C’est dans la tombe des parents du grand intendant Senmout que le nom de couronnement Maâtkarê apparaît pour la première fois, associé à un an VII.

Les sources contemporaines laissent cependant entrevoir une possible justification : en effet deux textes évoquent des troubles graves auxquels Hatchepsout aurait mis fin par son « apparition comme roi ». Il ne faut pas oublier que le pays se remettait lentement de cent ans d’occupation étrangère et que des foyers de sédition pouvaient avoir existé dans certaines provinces dont les gouverneurs s’étaient peut-être accoutumés à la faiblesse du pouvoir.

A partir de ce moment, Hatchepsout est présente sur les monuments et dans les inscriptions, munie des regalia et de la titulature royale, mais cela ne signifie pas que l’an VII soit la date de sa prise de pouvoir en tant que roi à part entière.

Titulature d'HatchepsoutElle est l’Horus : wsr.t kA.w celle aux ka puissants

Nebty : wAD.t rnp.wt resplendissante d’années

L’Horus d’Or : nTr.t xa.w aux apparitions divines

Roi de Haute et de Basse Égypte : MAa.t-kA-Ra Maâtkarê (le ka de Rê est Maât, c’est à dire l’ordre, la vérité et la justice)

Fil(le) de Rê : @A.t-Sps.wt-Xnm.t-Jmn Hatchepsout, Khenemet-Imen (la première des Princesses, qui s’unit à Amon)[3].

La structure de ses cinq noms rattache Hatchepsout aux deux premiers Thoutmôsis et affiche une volonté de continuité. Le nom de couronnement, faisant allusion à la déesse Maât, qui représente l’ordre social et la justice, résume le programme politique et théologique de la reine.

Il faut aussi noter la féminisation des titres et l’absence de l’élément « taureau puissant », habituel dans toutes les titulatures du nouvel Empire, remplacé par un habile jeu de mots. En, effet Hatchepsout a substitué au taureau, principe générateur mâle de la royauté Pharaonique (en égyptien ancien « kA »), le support de l’énergie vitale, qui se traduit également par le mot « kA ». Seule la graphie permet de les distinguer.

L’examen des noms d’Hatchepsout montre qu’il y est subtilement fait allusion aux deux déesses Ouseret (nom d’Horus) et Ouadjet (nom de Nebty). Ouadjet évoque la Basse Egypte et Ouseret (présente aussi dans le nom des rois Sénousret – Sésostris -) est une déesse locale de Thèbes, probablement une manifestation d’Hathor. Ainsi se manifeste à nouveau l’éternelle dualité de la Haute et de la Basse Egypte[4].

Pour légitimer son accession au trône, Hatchepsout se réfère au mythe de la théogamie et à l’artifice des oracles, tout en affirmant détenir sa dignité royale directement de son père Thoutmôsis 1er.

Le principe de l’oracle est le suivant : la barque sacrée d’Amon, portée par les prêtres se présente à la porte du palais, devant le roi et la cour assemblée. Prétendument inspirés par la volonté du dieu, ses mouvements permettent de connaître la réponse à la question posée. Il est évident que les prêtres porteurs ont été dûment chapitrés et qu’Hatchepsout n’aurait jamais pu se réclamer de l’oracle d’Amon si elle n’avait pas été assurée du soutien du clergé d’Amon.

La théogamie

Le collège des dieux La conception miraculeuse, ou théogamie, dont nous retrouverons un écho lointain dans le récit de l’annonce faite à Marie par l’ange Gabriel pour les cultures chrétiennes, est un des moyens utilisés par le roi pour confirmer son droit à l’héritage d’Horus. Ramsès II reprendra ce thème dans son temple des Millions d’Années, le Ramesseum, pour justifier son propre règne.

Hatchepsout fait donc graver la démonstration de sa naissance divine sur la paroi septentrionale de la deuxième terrasse de son temple jubilaire de Deir el-Bahari. Et comme nous sommes au Nouvel Empire, c’est au dieu Amon de Thèbes qu’échoit l’honneur d’engendrer la souveraine.

Amon parla à ces dieux au sujet de l’héritage du Double Pays : j’ai désiré (sa) compagne, sa bien-aimée, la mère royale du roi de Haute et de Basse Égypte Maâtkarê, douée de vie, Ahmès[….]. Je serai la protection de son corps tandis qu’elle s’élèvera [5]...

Suit une liste de promesses adressées à la future souveraine. C’est le dieu Thot qui est chargé de vérifier l’identité de l’élue.

Va donc au palais qui est à Karnak, chercher le nom de cette jeune femme [6].

Il s'en va visiter la reine puis revient auprès d'Amon et rend compte au retour de sa mission.

Cette jeune femme dont tu m’as parlé, prends-la maintenant. Ahmès est son nom. Elle est plus belle que toute autre femme dans ce pays tout entier, c’est l’épouse du souverain, le roi de Haute et de Basse Egypte Âakheperkarê, doué de vie, éternellement [7].

Thot visite la reine

Le dieu Amon descend donc sur terre pour rencontrer la reine Ahmès dans sa chambre. Le dessin garde au dieu son aspect caractéristique tandis que le texte précise qu’il a emprunté les traits de Thoutmôsis 1er. Nous atteignons là un des sommets de l’érotisme dans l’art égyptien : les deux partenaires sont pudiquement assis face à face, les jambes entrecroisées ; leurs bras se rencontrent à peine tandis que le dieu présente à la reine le signe de vie « anx ».

Lorsque vint ce dieu auguste, Amon, seigneur des trônes du Double-Pays, il avait transformé son apparence en (celle de) la Majesté de ce sien époux, le roi de Haute et de Basse Égypte Âakheperkarê. Il trouva celle-ci alors qu’elle se reposait dans les splendeurs de son palais. Elle s’éveilla à l’odeur du dieu, et sourit devant sa Majesté. Et alors, il vint aussitôt près d’elle, la convoita, porta son désir vers elle et il fut fait en sorte qu’elle le vît sous sa forme de dieu.

Après qu’il fut venu tout contre elle, elle fut réjouie de voir sa beauté. L’amour de lui courut dans sa chair, le palais étant inondé par l’odeur du dieu, toutes ses senteurs venant de Pount [8].

Amon et la reine

Ensuite, après avoir fait ce qu’il devait faire, le dieu se livre à un duo d’amour avec la reine qui égrène une série de jeux de mots dans le plus pur style égyptien

Seigneur, vraiment, comme est grande ta puissance ! C’est chose précieuse (Sps) que de voir ta face (HA.t) après que tu t’es uni (Xnm) à ma Majesté dans ta gloire et que ta rosée s’est répandue à travers toutes les parties de mon corps [9] !

HA.t-Sps.wt Xnm(w).t-Jmn, lui répondit le dieu avant de se retirer (Celle qui est au-devant, -i.e. la première- des nobles, celle qui s’unit à Amon), ce sera assurément le nom de cette fille que j’ai placée dans ton ventre, (suivant) ces paroles sorties de ta bouche.

Elle exercera cette royauté bienfaisante [10] dans ce pays tout entier. A elle appartiendra mon ba, à elle appartiendra ma puissance, à elle appartiendra ma force, à elle appartiendra ma couronne blanche ! C’est elle qui gouvernera le Double-Pays et elle guidera tous les vivants… jusqu’à l’orbe du ciel... Je brillerai sur elle..., ayant uni pour elle le Double-Pays en tous ses noms, sur le trône d’Horus des vivants. J’étendrai (ma) protection autour d’elle chaque jour, en même temps que le dieu qui réside en son disque [11].

Une des rares représentations de femme enceinte dans l'iconographie égyptienne

Le couronnement d’Hatchepsout

Les rites du couronnement consignés dans la pierre expriment pour l’éternité le choix fait par les dieux (et aussi par les hommes). Ce cérémonial, organisé et mis en scène par le clergé, confirme la légitimité du souverain, jugé digne de préserver l’ordre cosmique.

Hatchepsout a fait inscrire les scènes de son couronnement et de la « montée royale » aux registres les plus élevés de sa Chapelle Rouge de Karnak et sur les murs nord du 2ème portique du temple de Deir el-Bahari.

Scène de montée royale

Après avoir été purifiée par Amon et Rê-Harmakis [12], Hatchepsout, dont la silhouette a été complètement effacée de l’image, est présentée par Amon aux dieux de Haute et de Basse Égypte. Le personnage de sexe masculin sur les genoux d’Amon a l’aspect d’un enfant royal, avec sa mèche latérale et son front orné de l’uræus. Les dieux expriment leur acquiescement :

Quand elle était dans le ventre de sa mère, les terres d’Egypte lui appartenaient déjà, les pays étrangers étaient à elle, ainsi que tout ce que recouvre le ciel et tout ce qu’encercle le Grand Vert, car tu l’as faite à ta ressemblance [13].

Suit une longue explication selon laquelle Hatchepsout tient sa légitimité de son père Thoutmôsis 1er qui l’aurait initiée dès son plus jeune âge aux fonctions royale en l’emmenant avec lui dans ses déplacements :

A chaque fois que sa Majesté allait vers le nord, à la suite de son père, le roi de Haute et de Basse Egypte Âakheperkarê, vivant éternellement, venaient aussi sa mère Hathor, supérieure de Thèbes, Ouadjet, celle de Dep, Amon seigneur des trônes du Double-Pays, Atoum seigneur d’Héliopolis, Montou seigneur de Thèbes, Khnoum seigneur d’Éléphantine et tous les dieux qui sont dans Thèbes [14].

Ainsi, d’Éléphantine au Delta, d’une extrémité à l’autre de l’Egypte, les dieux locaux reconnaissent Hatchepsout comme la digne héritière de son père. Leur bénédiction s’exprime par les termes convenus de l’idéologie royale du Nouvel Empire, victoire sur les Asiatiques, écrasement des Nubiens, offrande de nombreux tributs au temple de Karnak.

Hatchepsout est ensuite conduite devant Atoum, supérieur d’Héliopolis, puis devant Khnoum, qui règne sur les lointaines contrées au-delà de la première cataracte. Les deux dieux la confirment dans son rôle d’héritière, puis Ouadjet et Nekhbet, les deux déesses tutélaires de l’Egypte, placent devant elles les Deux Puissantes, c’est à dire la couronne blanche et la couronne rouge.

Thot et Séchat inscrivent ses noms royaux, Amon et tous les dieux de Haute et de Basse Egypte renouvellent leur bénédiction, puis Thoutmosis 1er justifie la nécessité de ce couronnement par un long discours devant les courtisans assemblés à qui il demande de se montrer fidèles.

Elle donnera des ordres en toutes places du palais, et c’est elle assurément qui vous dirigera. Vous écouterez ses paroles, vous vous unirez à ses ordres. Celui qui la louera, c’est celui-là qui vivra, celui qui dira des choses mauvaises en pensant du mal de sa Majesté, c’est celui-là qui mourra [15].

Hatchepsout (martelée) couronnée par Horus et Seth

Ce discours est accueilli par une grande réjouissance parmi les habitants de la Résidence qui reconnaissent Hatchepsout comme roi alors qu’elle est encore une enfant. Une scène du même genre est décrite par Ramsès II dans sa grande inscription dédicatoire du temple d’Abydos.

Après cela, les prêtres ritualistes sont introduits devant le roi pour proclamer les grands noms (c’est à dire la titulature) de l’heureuse élue, qu’ils sont censés avoir découverts, miraculeusement inscrits sur les fruits de l’arbre-iched.

Sa Majesté ordonné que soient amenés les prêtres-lecteurs pour proclamer ses grands noms de prise de possession de sa dignité de roi de Haute et de Basse Egypte [16].

Son grand nom d’Horus : celles aux ka puissants, éternellement. Son grand nom de Nebty : aux années florissantes, déesse parfaite, maîtresse de l’accomplissement des rites.
Son grand nom d’Horus d’Or : aux apparitions divines.
Son grand nom de roi de Haute et Basse Egypte : Maâtkarê, doué [17] de vie.

Car c’était assurément son vrai nom que le dieu avait établi auparavant [18].

La montée royale se poursuit par d’autres purifications, puis Horus et Seth posent la couronne blanche, puis la couronne rouge sur la tête d’Hatchepsout.

Que soit stable pour toi ta dignité de roi de Haute et de Basse Egypte [19].

La cohabitation avec Thoutmôsis III

Cependant, lorsque les égyptologues traditionalistes et, il faut bien le dire un peu machistes [20], décrivent l’avènement d’Hatchepsout comme une usurpation, ils sont dans l’erreur et voici pourquoi :

• Jamais Hatchepsout ne contesta la légitimité du jeune roi, jamais non plus, elle n’attenta à ses jours, ce qui lui eût sans doute été facile.

• Il n’y a vraisemblablement pas eu de « prise de pouvoir » d’Hatchepsout et encore moins d’usurpation ou de « coup d’état », car Hatchepsout détenait le pouvoir, et ce, probablement depuis la disparition de son époux. Ce qui expliquerait le fait qu’elle ait utilisé le même comput que Thoutmôsis III [21]. C’est même le seul cas avéré de corégence, c’est à dire le règne simultané de deux rois dûment couronnés et pourvus des regalia et titres adéquats.

• La documentation témoigne encore du soin avec lequel Hatchepsout associa le jeune roi à chacune de ses actions, de telle sorte que l’unicité de la fonction Pharaonique fut préservée tout au long de son règne, malgré l’existence de deux personnes physiques. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut interpréter le mélange des deux noms lorsque Thoutmôsis III et Hatchepsout sont représentés ensemble, en complémentarité l’un de l’autre.

Il est donc fort probable que cette réprobation générale est due au fait qu’elle était une femme et que cela dérange autant les égyptologues d’aujourd’hui que les souverains qui ont éliminé son image des monuments de son règne et persécuté sa mémoire.

Silhouette martelée de la reine

Notes

[1] C. Vandersleyen, L’Égypte et la vallée du Nil, la Nouvelle Clio, p. 271, note 1[Retour].
[2] URK IV 180,15 [Retour].
[3] URK IV, 261,14-17 [Retour].
[4] G. Robins, The Names of Hatshepsut as King, JEA, 85, 1999[Retour].
[5] URK IV 216,10-15 [Retour].
[6] URK IV 218,12-13[Retour].
[7] URK IV 218,17-219,3[Retour].
[8] URK IV 219,10-220,6[Retour].
[9] URK IV 221,1-4[Retour].
[10] Reprise presque mot à mot de la phrase par laquelle la déesse Meskhenet accueille les trois nouveaux-nés dans le conte du papyrus Westcar qui relate la naissance miraculeuse des trois premiers rois de la Vème dynastie.[Retour].
[11] URK IV 221,7-222,4[Retour].
[12] @r-m-Ax.t : Horus dans l’Horizon.[Retour].
[13] URK IV 244,9-244,14 [Retour].
[14] URK IV 246,12-247,3[Retour].
[15] URK IV 257,10-257,15 [Retour].
[16] URK IV 261,2-261,4 [Retour].
[17] Dans l’inscription de Deir el-Bahari, le genre est masculin. [Retour].
[18] URK IV 261,14-262,1[Retour].
[19] URK IV 264,16 [Retour].
[20] Cela ne concerne pas que les hommes, Claire Lalouette (Thèbes ou la naissance d’un empire) étant parmi les plus virulents de ces auteurs.[Retour].
[21] C. Vandersleyen, L’Égypte et la vallée du Nil, La Nouvelle Clio, p. 275.[Retour].

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