www.sothis-egypte.com
home

Senmout et ses mystères

L'intendant d'Amon, Senmout Autour d’Hatchepsout gravite une pléiade de grands personnages dont l’importance et le talent témoignent de son intelligence politique. Nous les connaissons surtout par leurs monuments funéraires, grâce auxquels ils espéraient revivre pour l’éternité. En un sens, ils n’ont pas tout à fait échoué puisque nous prononçons encore leur nom, 35 siècles après leur mort… Ils se nomment Ahmès-Pen-Nekhbet, Hapouseneb, Djehouti, Ineni, Nehesy, Senmout…

Le plus célèbre d’entre eux, Senmout, est aussi celui qui a suscité le plus de fantaisies romanesques. Il est connu par le nombre et l’importance exceptionnelle des traces qu’il laissa : deux tombes et un sarcophage à Thèbes, un cénotaphe au Djebel Silsileh, au moins 25 statues commémoratives, des stèles, des portraits et des effigies, divers petits objets portant son nom et peut-être aussi... deux graffiti pornographiques dans une tombe inachevée de la nécropole de Thèbes.

Senmout reçut des mains mêmes de la reine des faveurs qui n’étaient accordées qu’à de très rares personnes, et en particulier le privilège de graver son image à l’intérieur même du temple de Deir el-Bahari, réservé aux membres de la famille royale. Voici ce qu’il dit de lui-même, avec la modestie caractéristique des anciens Égyptiens :

Je suis le grand des grands dans le pays tout entier, celui qui écoute ce qui doit être écouté, unique dans les appartements privés, l’intendant d’Amon, Senmout, juste de voix.

Je suis le favori du roi, en vérité, qui accomplit ce que loue son maître, à longueur de journée, le directeur des troupeaux d’Amon, Senmout.

Je suis celui qui découvre la vérité, qui ne se montre pas partial, qui charme le maître du Double-pays par ses paroles, […], le prêtre de Maât, Senmout [1].

L’étude de ses diverses biographies révèle l’étendue de ses responsabilités et de son influence :

• dans l’intimité de la famille royale, comme intendant du palais et précepteur de la princesse Néferourê avec laquelle il s’est fait représenter par des statues au style novateur (les fameuses « statues cubes » en particulier)

• judiciaires puisqu’il se désigne lui-même comme prêtre de Maât, qui représente traditionnellement l’ordre social, et comme « celui-qui-écoute », dénomination habituelle du juge

• religieuses dans l’administration du temple d’Amon, l’organisation des fêtes et dans sa participation probable aux cérémonies de couronnement et/ou de jubilé de la reine

• administratives comme chef des travaux, chargé de collecter les impôts et de recevoir les tributs des vassaux étrangers

On lui attribue un rôle important dans la construction du Djeser-Djeserou, un des monuments les plus originaux de l’Antiquité, mais son rôle serait surtout administratif, le maître d’œuvre étant Djehouty, un autre grand commis de l’État.

Hatchepsout lui manifesta sa reconnaissance en lui accordant le privilège d’être représenté dans son temple de Deir el-Bahari par des effigies gravées et des statues à son image, honneur exceptionnel, car seuls les membres de la famille royale sont admis en présence de la divinité. Selon la mentalité égyptienne, ces portraits et ces statues se substituaient magiquement à la personne, et bénéficiaient de tous les avantages liés à la proximité du dieu.

L'intendant Senmout adorant la reine

Ses monuments, tous comme ceux d’Hatchepsout, présentent des traces de dégradations volontaires, ce qui a fait dire un peu vite qu’il était tombé en disgrâce après la disparition de la reine. En réalité, nul ne sait vraiment comment s’est terminée sa carrière. Les attaques n’ont pas été méthodiques et ne concernent souvent que son nom. Or dans Senmout, il y a l’élément Mout, qui est le nom de la déesse parèdre d’Amon et célébrée elle aussi, dans le temple de Karnak. Il est nettement plus probable que la vindicte exercée sur les monuments de Senmout l’a été à l’époque d’Akhenaton, qui fit effacer les noms des dieux traditionnels partout où ils étaient accessibles. D’autres déprédations, qui ne se sont pas adressées qu’à lui, ont également été le fait des iconoclastes chrétiens et musulmans qui s’attaquaient à tout ce qui attisait leur haine de l’ « idolâtrie » païenne...

Si Thoutmôsis III, en certains sites particulièrement visibles, a réellement fait supprimer le nom et l’effigie de Senmout, c’est sans doute davantage par révisionnisme historique que pour exprimer une antipathie personnelle. Il est vraisemblable que Senmout a participé, tout comme Hatchepsout, à sa formation et que sans eux, il n’aurait jamais été le grand roi qu’il fut, celui que certains ont surnommé le « Napoléon égyptien ».

L'amant de la reine ?

Graffito de l'île de Sehel Le personnage de Senmout a beaucoup inspiré les romanciers, dans un sens qui allait, naturellement, avec les préjugés de la société masculine, voulant que sans l’aide d’un homme, jamais une femme ne pourrait se hisser aussi haut.

Dans bien des romans, Senmout apparaît comme l’éminence grise d’Hatchepsout, amant intelligent et manipulateur ambitieux, sans qui elle aurait été incapable de gouverner. Tombé en disgrâce, il disparaît de la scène et Hatchepsout, privée de son soutien, perd la couronne au profit de Thoutmôsis III. Dans d’autres, c’est l’amant dévoué, la Voix de son Maître, dont le sort est indissolublement lié à celui de la reine, jusque dans la mort.

Les débordements d’imagination sont autorisés par le « mystère » entourant la vie personnelle de Senmout. S’il ne nous cache rien de sa carrière, il se montre beaucoup plus discret sur sa vie privée, comme d’ailleurs la plupart des hommes de son temps. La mode n’est pas, en Égypte Pharaonique, à l’étalage de la vie privée : « outing », « coming out » et autres pratiques un peu glauques, très en vogue dans certains milieux. Les autobiographies inscrites dans les tombes, qui nous renseignent sur la carrière des membres de l’entourage royal, répondent à une nécessité autrement plus sérieuse : justifier ses actes devant les dieux au moment d’aborder l’épreuve de la pesée de l’âme et se présenter, pour l’éternité, sous son jour le plus favorable.

Né d’une famille de petits fonctionnaires de la région de Thèbes, Senmout est instruit, intelligent et sûrement ambitieux, en un temps où le développement de l’administration crée une forte demande de personnel qualifié. Il doit son ascension fulgurante à la combinaison de différents facteurs, une conjoncture favorable et des mérites personnels non négligeables. Il n’est sûrement pas étranger aux innovations qui caractérisent ce règne, aussi bien dans la théologie, l’architecture et la statuaire.

La documentation qu’il a laissée ne fait nulle part allusion à une épouse ou à des enfants, ce qui a encouragé les spéculations les plus folles, car, à cette époque, un célibataire était un phénomène extrêmement rare en Égypte. En tout état de cause, à sa mort, c’est l’un de ses frères qui accomplit le rituel d’ouverture de la bouche d’ordinaire pratiqué par un fils.

Quant à sa prétendue liaison avec la reine, c’est une légende qui repose sur des indices peu convaincants. Dans une tombe inachevée de Deir el-Bahari ont été découverts deux graffiti pornographiques, l’un exposant un personnage avantageusement pourvu approchant une silhouette que l’on pense coiffée d’une couronne royale, et l’autre montrant un accouplement.

La bêtise est aussi vieille que le monde La femme a été identifiée comme étant Hatchepsout mais cela ne signifie pas nécessairement que cette image reflète une quelconque réalité. Cet endroit était un lieu de repos pour les ouvriers travaillant sur le chantier du Djeser-Djeserou et il existe de nos jours certains lieux d’aisance où s’exprime toujours la verve artistique des dessinateurs amateurs sans que l’on puisse considérer cela comme de la documentation historique de première qualité.

Hatchepsout n’est pas la seule femme un peu en vue à avoir été insultée par des graffiti salaces. L’accusation de luxure est fréquente quand c’est la seule arme dont disposent certains hommes lorsqu’ils se sentent lésés par la position prépondérante d’une femme. Bâtir tout un roman sur ces deux graffiti est sans doute accorder trop d’importance à ce qui n’est sans doute rien d’autre que l’expression grossière d’un intégriste voulant voir Hatchepsout à la seule place qu’une femme est censée occuper : sous la domination d’un homme. En admettant qu’il s’agisse bien d’Hatchepsout.

Il est certain que Senmout et Hatchepsout ont entretenu des relations privilégiées. D ans ses monuments commémoratifs, le grand intendant n’a pas manqué une occasion d’exprimer son adoration pour sa reine, mais c’est là encore le domaine du discours politico-religieux et s’adresse aux dieux tout autant qu’aux hommes, puisque l’on sait que les grands sont censés partager la destinée post-mortem du roi, et n’a sans doute rien à voir avec ses sentiments personnels.

D’autre part, une femme tenant un rôle d’homme est extrêmement vulnérable et il paraît peu vraisemblable qu’Hatchepsout eût couru le risque d’une liaison avec un inférieur. L’histoire nous a trop souvent démontré que c’est en se cantonnant à la vertu la plus rigide qu’une femme de pouvoir parvient à laisser une trace ailleurs que dans la rubrique des commérages.

La tombe TT353 et son plafond astronomique

Senmout fit creuser deux tombes, l’une à proximité de l’actuel village de Cheikh Abd el Gournah, l’autre près du temple de sa reine, à Deir el-Bahari. Elle est malheureusement inachevée, mais les décors à caractère astronomique sont remarquables par leur précision.

Il faut tout d’abord signaler que toute interprétation de ce genre de scène part du principe qu’il s’agit d’un « instantané », montrant les astres visibles à un moment particulier. Or, nous ne possédons aucune preuve de cela.

Cependant, si c’est le cas, les positions respectives des planètes, le fait que certaines soient visibles et d’autres pas, constituent une importante source d’information pour les astronomes et pour les égyptologues qui manquent cruellement de repères pour établir une datation absolue.

Fait remarquable, le plafond astronomique de Senmout contient des représentations de constellations plus précises que celles des époques postérieures et nulle influence babylonienne ne s’y exprime, contrairement aux périodes plus tardives où nous voyons apparaître des images du zodiaque, qui n’appartiennent pas à la sphère culturelle égyptienne.

TT353 : le plafond astronomique

Dans la partie centrale de la scène, 12 cercles, eux-mêmes divisés en 24 secteurs ( les 12 heures du jour et les 12 heures de la nuit), figurent les 12 mois de l’année, identifiés par leur nom, inscrit en hiéroglyphes. Ce registre représente le ciel du nord.

TT353 : le plafond astronomique (détail)

Le registre inférieur décrit le cycle lunaire. Quatre lignes de hiéroglyphes séparent la scène en deux, comportant le protocole d’Hatchepsout, les titres et la filiation de Senmout.

TT353 : le ciel du nord (détail)

Le long triangle qui divise le ciel du nord en deux parties, représente le méridien. A la pointe du triangle, nous distinguons un gros point au bout de la queue d’un taureau au corps très simplifié sur lequel est inscrit le mot msxtyw, un des noms que les Égyptiens donnaient à la Grande Ourse, en laquelle ils voyaient la cuisse (xpS), d’un taureau. Il faut rappeler que les constellations sont des constructions mentales propres à chaque civilisation. Aussi, à part quelques cas particuliers, comme la Grande Ourse et Orion qui sont très caractéristiques, les constellations que voyaient les Égyptiens dans le ciel ne sont pas semblables aux nôtres.

Le gros point symbolise la troisième étoile à l’extrémité de la queue de la « casserole », connue actuellement sous le nom d'Alkaïd dans la Grande Ourse. Le long du méridien, un dieu à tête de faucon darde une lance vers le taureau.

Le point d’intersection des prolongements du méridien et de cette lance coïncide avec le pôle nord (déclinaison 90°).

La Grande Ourse Or si l’on partage le méridien, entre le pôle nord et le point où il coupe l’équateur céleste, en 90 degrés, nous trouvons l’étoile Alkaïd à la position 68.2°, ce qui représente précisément sa déclinaison au moment de sa culmination à l’époque de Senmout, si l’on en croit les calculs des astronomes.

La culmination d’un astre est la position qu’elle occupe lorsqu’elle passe au méridien, c’est à dire sa position la plus élevée et aussi, pour une étoile circumpolaire, la plus basse. La culmination d'Alkaïd se produisait alors dans la nuit du 18 au 19 mars à minuit.

La représentation des 12 mois de l’année (12 fois 30 jours auxquels manquent les cinq jours épagomènes) sont séparés en trois groupes de 120 jours chacun.

Si l’on ajoute 120 jours à cette date du 19 mars, l’on tombe sur la nuit du 16 au 17 juillet, qui correspond à peu près au lever héliaque de Sirius, l’étoile la plus brillante du ciel boréal, qui coïncidait généralement avec le début de la crue du Nil à la latitude de Memphis.

120 jours plus tard, c’est la nuit du 14 au 15 novembre, pendant laquelle se produisait la culmination de Rigel (β Orionis) à minuit. Curieusement, si Rigel signifie « pied » en arabe, le nom égyptien de toute la constellation d'Orion, sAH, signifie « orteil ».

TT353 : les planètes

Orion, identifié à Osiris, se trouve au registre supérieur, le ciel du sud, debout dans sa barque. Une ligne verticale passant au milieu de la figure du dieu couperait l’extrémité du pied gauche, là où se trouve l’étoile Rigel. A gauche d’Orion, se tient Isis en sa manifestation de Sothis, (l’étoile Sirius). Deux dieux à tête de faucon, coiffés d’une étoile, l’escortent. Au-dessus du premier, à gauche du nom d’Horus d’Hatchepsout, on peut lire « son nom est l’étoile du ciel méridional », c’est à dire Jupiter. Au-dessus de l’autre est écrit « son nom est Horus, le taureau des cieux ». A l’extrême gauche, sous la forme d’un phénix, se trouve Vénus. A droite de Vénus, Mercure est visible sous la forme d’une petite figure séthienne.

Fait remarquable, Mars, qui est présent dans toutes les autres cartes célestes de l’Égypte ancienne, sous l’aspect d’un 3ème dieu hiéracocéphale suivant Jupiter et Saturne, ne figure pas dans la tombe de Senmout.

La réalisation de ce plafond est si soignée qu’il est peu vraisemblable que ce soit un oubli. Cela signifie que Mars n’était pas visible cette nuit-là, en admettant naturellement que le postulat de départ (cette carte est un instantané d’une seule nuit à une heure précise) soit exact.

De savants examens ont permis d’estimer la position exacte de Jupiter dans le ciel, telle que l’artiste l’a représentée dans la tombe de Senmout. Or nous savons que l'intendant d'Amon vécut entre 1505 et 1455 a.n.è. Dans ces cinquante années, il en existe une seule réunissant toutes les conditions décrites précédemment : 1463.

Si la tombe de Senmout est une reproduction réaliste du ciel tel qu’il a été observé en l’an 17 de Thoutmôsis III, alors c’est une information capitale pour la chronologie du Nouvel Empire.

Notes

[1] URK IV 410,11-411,4 [Retour].

[Précédente] [Sommaire]