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Hatchepsout : le contexte historique

L’histoire d’Hatchepsout est la parfaite illustration de ce que fournissent les documents archéologiques, c’est à dire quelque chose de très frustrant : comme tous les Pharaons, elle a légué à la postérité des renseignements sur sa fonction mais non sur sa personne. Nous pouvons reconstituer l’histoire de son règne et non pas l’histoire de sa vie.

Un Pharaon, c’est un trou noir au centre d’une galaxie : nous voyons s’exercer son action, mais il reste définitivement caché à nos regards.

Hatchepsout naquit vers 1505 a.n.è., une quarantaine d’années après le début de ce que l’on nomme le Nouvel Empire. La fin de son règne se situe vers 1458, ce qui lui donne une durée de vie d’à peu près 50 ans.

L’élément dominant de l’Égypte de cette époque c’est l’Empire, qui a été bâti en quelques dizaines d’années par les premiers rois de la XVIIIème dynastie, et qui s’étend de la Syrie jusqu’au cœur du Soudan. Les actions de ces souverains « impériaux » placèrent l’Égypte au cœur d’un immense réseau commercial et le pays, devenu le pôle d’attraction de tout le Proche-Orient, connut, grâce à l’afflux des tributs et à l’augmentation du volume des échanges, une richesse sans précédent.

Le fondateur de la dynastie, Ahmosis, est celui qui réunifia l’Égypte et chassa les envahisseurs Hyksos installés dans le Delta, inaugurant une politique agressive qui allait connaître son apogée sous le règne de Thoutmôsis III.

Un pedigree prestigieux

Arbre généalogique d'Hatchepsout

Son héritier Amenhotep 1er n’avait pas de fils et choisit pour lui succéder un certain Thoutmôsis, le premier du nom, qui engendra plusieurs enfants : Hatchepsout, fille de la Grande Épouse Royale, ainsi que deux garçons qui disparurent prématurément, et Thoutmôsis, fils d’une concubine. Comme il est fréquent dans les familles royales égyptiennes, le frère épousa sa demi-sœur et monta sur le trône.

De constitution fragile - du moins c’est ce que sa momie donne à penser -, Thoutmôsis II décéda vers l’âge de 25 ans après un règne plutôt bref. Son seul descendant, le futur Thoutmôsis III, né lui aussi d’une concubine, était encore un enfant à l’époque et c’est très naturellement qu’Hatchepsout, en tant que régente, gouverna le pays. Un notable de l’époque, Inéni, raconte dans son autobiographie que :

Son fils (de Thoutmôsis II) se tint à sa place en tant que Roi du Double-Pays et gouverna sur le trône de celui qui l’avait engendré, tandis que sa sœur, l’épouse du dieu Hatchepsout, s’occupait des affaires du pays, le Double-Pays étant sous son autorité. [1]

Jusque là, rien d’anormal. Thoutmôsis III, âgé de trois ou quatre ans, reçut les cinq noms de sa titulature royale et le calendrier commença à compter les années à partir de son avènement.

Comme cela était déjà arrivé dans le passé, c’est la Grande Épouse Royale Hatchepsout qui gouvernait l’Égypte en attendant la majorité de son neveu. Pourtant, et cela reste encore un mystère, sept ans plus tard, elle décida de se faire couronner, abandonna ses titres d’Épouse Divine et adopta les attributs d’un Pharaon à part entière.

L’institution Pharaonique

Qu’est-ce qu’un Pharaon ?

L’institution royale égyptienne s’appuie sur de nombreux mythes qui garantissent la légitimité de l’action du Pharaon. Toutes les théologies invoquées ont en commun de faire du roi le descendant des dieux régnant sur la terre pendant l’âge d’or qui précéda l’histoire, époque reculée qu’ils appelaient le « temps des dieux » et qui est peut-être le souvenir lointain des premières chefferies néolithiques.

Le dernier roi-dieu, Horus, fils et successeur d’Osiris le civilisateur, représente la transition entre le règne des dieux et celui des hommes. Métaphoriquement, tout Pharaon est l’incarnation terrestre d’Horus et assume, comme lui, le maintien de l’ordre de la création. En quelque sorte, il est le « délégué » du dieu créateur qui le charge de maintenir l’ordre de l’univers.

C’est au moment de son couronnement que le Pharaon est investi d’une parcelle de la divinité. Il n’est donc pas un dieu lui-même et son assimilation à la divinité n’est pas totale, contrairement à ce qui se produira plus tard pour les empereurs romains.

Les scènes – particulièrement sous le règne de Ramsès II – montrant un Pharaon rendant un culte à sa propre image ne sont pas des manifestations mégalomaniaques mais l’expression de la conception que les Égyptiens avaient de la royauté. C’est à la fonction royale, créée au commencement des temps, qu’un Ramsès II rend hommage, et non à une représentation de sa personne. Humain loin d’être un « dieu parfait » (nTr nfr), le Pharaon n’est que l’occupant temporaire d’un trône qui, lui, a été instauré pour l’éternité par le dieu créateur.

Les sources, extrêmement discrètes, ne permettent pas de dégager une règle absolue gouvernant la succession d’un Pharaon. Dans les cas où la succession se déroulait sans incident, il était désigné par son prédécesseur. Le plus souvent, il en est un fils, comme Horus était le fils d’Osiris, mais pas toujours né de la Grande Épouse Royale. Lorsque le roi n’avait pas de fils, son successeur pouvait être choisi par ses pairs, comme cela semble être le cas de Sethnakht [2], à la mort de la reine Taousert.

Quoiqu’il en soit, l’accès à la royauté n’a jamais été assuré seulement par le mariage du candidat avec une sœur ou une fille de roi. C’est une idée fausse qui a été propagée à tort par de nombreux auteurs.

Lors de son avènement, - les anciens Égyptiens disaient « apparition » - le nouveau souverain recevait les attributs (sceptres et couronnes) et les titres royaux (les cinq noms de son protocole).

Le choix des cinq noms composant la titulature royale revêt une signification politique considérable. C’est tout le programme du règne qui s’exprime ainsi et il arrive souvent, qu’au cours de sa vie, un Pharaon en modifie certains éléments, en fonction des évolutions de son discours politico-religieux (ce qui aide les égyptologues à dater les inscriptions et les statues sur lesquelles apparaissent les différentes versions).

Un texte provenant précisément du règne d’Hatchepsout nous éclaire sur la fabrication de la titulature. Sa rédaction était confiée à des prêtres-ritualistes, ce qui est normal, le discours religieux étant le véhicule obligé du discours politique.

Ils proclamèrent ses noms de roi de Haute et de Basse Égypte, car le dieu avait fait que cela arrive dans leurs cœurs. Ses noms furent créés conformément à la manière dont il avait agi à ce sujet auparavant [3].

L’inspiration divine ne doit pas faire oublier le caractère essentiellement politique de la titulature royale.

Depuis le Moyen Empire tous les rois d’Egypte ont cinq noms :

Horus qui fait référence à son rôle d’incarnation terrestre du dieu

les Deux-Maîtresses ou Nebty, qui se réfère aux deux déesses tutélaires de l’Égypte, Nekhbet d’El-Kab, le vautour de Haute Egypte, et Ouadjet de Bouto, le cobra de Basse Égypte

Horus d’Or, un titre aux origines obscures, rappelant peut-être que l’or est la chair des dieux

n(y)-sw.t-bjty littéralement « celui du jonc et de l’abeille » que l’on traduit traditionnellement par « roi de Haute et de Basse Égypte », qui est le nom sous lequel le roi est le plus souvent désigné par ses contemporains

Fils de Rê, qui comporte son nom de naissance auquel est ajouté quelquefois une ou plusieurs épithètes.

L’institution de la corégence

Une royauté dédoublée (chapelle rouge Karnak)Si elle existe réellement, ce qui n’est pas assuré, une des institutions les plus originales de l’Égypte ancienne serait ce que l’on appelle la corégence. Sans doute pour se prémunir contre les intrigues qui troubleraient sa succession, un souverain aurait pu désigner son successeur et le faire couronner de son vivant. Chacun des deux rois posséderait sa propre titulature et compterait les années à partir de son propre couronnement. Le corégent serait à distinguer du régent qui assume les responsabilités royales sans avoir été couronné .

Peu de cas de corégence ont été détectés et même ceux pour lesquels les spécialistes ont cru voir une double datation sont contestés. Les égyptologues continueront encore longtemps de discuter à propos d’Aménhotep III et de son fils Akhenaton et actuellement, les 10 ans supposés de corégence entre Amenemhat 1er et Sésostris 1er sont sérieusement mis en doute par Claude Obsomer dans son ouvrage sur Sésostris 1er [4], tandis qu’il n’est plus question de corégence entre Séthy 1er et Ramsès II.

L’on comprend aisément qu’il ne peut y avoir qu’un Horus à la fois sur le trône, c’est implicitement contenu dans l’idéologie royale.

Le roi, né de Rê auquel il s’identifie, ne peut pas partager le trône avec le prince héritier. Celui-ci, dans des conditions très précises et par délégation, peut exercer toutes les fonctions royales, mais tant que son père est vivant, il lui est interdit de prétendre au caractère sacré qui élève le souverain au-dessus de la condition humaine. [ ...] A l’instar peut-être de la royauté divine, la royauté terrestre est une et indivisible…

Le cas d’Hatchepsout et de Thoutmôsis III constituerait alors une exception, le seul cas de corégence avéré. Pour ce qui est du calendrier, la reine a conservé, pour sa propre chronologie, celle de son neveu, bien qu’elle n’ait accédé officiellement au trône qu’en l’an 7 de celui-ci [5].

Il arrivait alors que les deux souverains soient représentés ensemble, Hatchepsout surmontée par son nom de couronnement et Thoutmôsis par son nom de naissance, l’ensemble des deux noms formant un protocole complet. Leurs deux images sont quasiment identiques, les profils montrant simplement le grand nez qui semble l’apanage des Thoutmôsides.

C’est précisément à cette époque que l’expression pr-aA qui signifie « grande demeure » fut employée communément pour nommer le roi, encore une innovation de ce règne. Un procédé semblable (métonymie) fait que nous employons fréquemment les formules « l’Élysée » ou « la Maison Blanche » pour désigner les Présidents de la République française ou des États-unis.

Toutes les inscriptions officielles qui comportaient les noms et titres de Thoutmôsis III et d’Hatchepsout, étaient fort longues à écrire, jusqu’au moment où l’on vit apparaître l’expression pr-aA, désignant d’abord les deux corégents puis Hatchepsout seule et plus tard, se généralisant pour tous les rois d’Égypte, jusqu’à être employé comme un nom propre à la période grecque.

C’est la forme grecque « pharao », employée comme un nom générique, qui nous a été transmise par la Bible.

Femmes au pouvoir

S’il faut en croire les auteurs grecs et romains, une ancienne loi autorisait les femmes à exercer le pouvoir pharaonique. L’histoire ne retint pourtant que cinq ou six femmes sur environ 300 Pharaons dans toute l’histoire égyptienne, ce qui est une proportion quasiment négligeable. Comme quoi, malgré tout ce que l’on a pu dire sur le statut extrêmement favorable des femmes en Égypte ancienne, il ne leur était pas facile d’exercer de hautes responsabilités.

La XVIIIème dynastie vit une, voire deux autres femmes s’asseoir sur le trône, peut-être Néfertiti elle-même et l’une de ses filles pendant la période troublée qui suivit la disparition d’Aménhotep IV/Akhénaton.

Une autre « Pharaonne » à part entière, clôtura la XIXème dynastie, la reine Taousert, descendante de Ramsès II, et ce fut tout, Cléopâtre et Arsinoé n’appartenant pas à l’histoire Pharaonique proprement dite.

Tout au plus peut-on remarquer que trois au moins des règnes féminins connus se situent à la fin d’une dynastie, traduisant l’absence d’une descendance mâle, et leur mémoire a été persécutée par leurs successeurs, sans doute parce que cela dérangeait l’ordre établi et qu’ils redoutaient que l’expérience ne fût trop souvent répétée.

Colosse osiriaque (Deir-el-Bahari)

Notes

[1] URK IV 59, 16-60,4 [Retour].
[2] Pierre Grandet, Ramsès III, histoire d’un règne, p. 43 [Retour].
[3] URK IV 261, 11-12 [Retour].
[4] Claude Obsomer, Sésostris 1er,chapitre I généralités sur la notion de corégence [Retour].
[5] L.-A. Christophe, Les dernières années des Rois Ramsès 1er et Ramsès II, ASAE LI, Le Caire, 1951 [Retour].

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