
Cléopâtre VII Philopator naît en l’an 12 de son père, probablement en décembre 70 ou janvier 69. On lui connaît deux frères (deux Ptolémée qu’elle épousera l’un après l’autre) et deux sœurs, Bérénice et Arsinoé. Sa mère n’est révélée par aucune source clasique mais il est remarquable que, parmi toutes les insultes dont elle a été gratifiée par la suite, on ne trouve ni « incestueuse » ni « bâtarde » même si Strabon affirme brièvement (17.1.11) que Bérénice IV est la seule fille légitime de Ptolémée XII.
Elle est associée à son frère Ptolémée XIII Philopator (né en 61 ou 62) au printemps 51 et elle est évincée sous la régence de l’eunuque Pothinus qui l’expulsera d’Égypte au printemps 48. C’est Caïus Julius César qui restaurera sa position sur le trône à l’issue de la guerre d’Alexandrie.

Nom d’Horus : (1) wr(.t) nb(.t) nfrw Ax(.t)-zH la grande de perfection, excellente de conseils, (2) wr.t twt-n-jt=s la grande, image sacrée de son père.
Nomen : olwpdr.t nTr.t mr(.t)-jt=s Cléopâtre, déesse aimée de son père.
Le nez de Cléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé [1].
Ce qu’en dit Jérôme Carcopino (Passion et Politique chez les Césars) résume assez bien la situation de Cléopâtre dans l’inconscient collectif moderne :
Il est très difficile de débarrasser l’histoire des légendes qui la passionnent ; et je crains bien que, tant qu’il y aura des lecteurs d’histoire romaine, il y aura des auteurs pour leur raconter que César, au déclin de ses jours, barbon féru d’un tendron, s’est laissé envoûter par Cléopâtre. A mon avis, rien n’est plus faux, plus saugrenu, plus contraire à la réalité des faits. Il n’importe. Cléopâtre demeure le type de la femme fatale à laquelle tous les hommes ont succombé, hormis Octave quand il allait prendre bientôt le nom d’Auguste et devenir une manière de dieu ; et, tiré de commérages anciens, le roman où elle subjugue César vieillissant a la vie si dure qu’il a passé des biographies allègres et des films populaires aux ouvrages sérieux…
Une chose est sûre, les égyptologues l'affirment, la femme égyptienne jouissait d’un statut social exceptionnel pour l’époque, ce qui ne manquait pas de choquer Grecs et Latins et les incitait à penser que toute Égyptienne était une prostituée en puissance. Hérodote racontait déjà des histoires de prostitution à propos de Chéops et écrivait que les Égyptiens faisaient tout à l’envers des autres peuples.
De là à voir en Cléopâtre une putain royale (regina meretrix) comme cela a été écrit si souvent, le pas était facile à franchir, d'autant que sa présence à Rome avait dû choquer plus d'un Romain. Les auteurs anciens se sont déchaînés après Actium :
• Properce : incesti meretrix regina Canopi la reine putain de Canope la débauchée (III, 11).
• Pline : regina meretrix lautitiam ejus omnem apparatumque obtrectans avec le dédain à la fois hautain et provocant d'une royale putain (Hist. Nat. IX, 58).
• Lucain poursuit Cléopâtre d'une haine violente et verse sur la reine un torrent d'injures. En voici deux : dedecus Aegypti le déshonneur de l'Égypte ; obscena de matre [César donna à Julia un frère né d'] une mère débauchée (Pharsale, X).
• Dion Cassius parle de ses moeurs dissolues (XLVIII, 28).
Sans doute les Romains se montraient-ils impitoyables pour faire oublier les frasques de leurs propres femmes, à commencer par Clodia, la Lesbia du poète Catulle et sœur de l’agitateur Clodius allié de César, que Cicéron accusa d’avoir couché avec son frère lorsqu’il défendit Marcus Cælius !
...je choisirai encore quelqu'un de votre famille ; par exemple, votre jeune frère, le plus élégant de tous nos Romains, votre plus tendre ami ; ce charmant petit homme qui passe toutes les nuits avec sa soeur aînée, parce que, sujet à des peurs enfantines, il n'a jamais osé coucher seul [2].
Était-elle belle ? Le cinéma, le théâtre et le roman modernes tentent de nous le faire croire. Elle a séduit deux des hommes les plus célèbres de son époque, en particulier César, un personnage dont la seule passion semble avoir été pour le pouvoir. Lui-même, dans ses Commentaires, ne laisse rien filtrer de ses sentiments si tant est qu’il en eut, et son comportement ne fut pas, à tout le moins, celui d’un amoureux transi !
(1) César, maître de l'Égypte et d'Alexandrie, y établit pour rois ceux que Ptolémée avait désignés par son testament, en suppliant le peuple romain de n'y rien changer. (2) En effet, le roi, qui était l'aîné des deux fils, étant mort, il donna la couronne au plus jeune et à l'aînée des filles, Cléopâtre, qui, fidèle au parti de César, n'avait point quitté le quartier qu'il occupait [3].
Les auteurs classiques admettent que son principal attrait ne résidait pas tant dans sa beauté que dans le charme de son esprit et dans le son de sa voix :
Et de fait, on dit que sa beauté en elle-même n'était pas incomparable ni propre à émerveiller ceux qui la voyaient, mais son commerce familier avait un attrait irrésistible, et l'aspect de sa personne, joint à sa conversation séduisante et à la Grâce naturelle répandue dans ses paroles, portait en soi une sorte d'aiguillon. Quand elle parlait, le son même de sa voix donnait du plaisir. Sa langue était comme un instrument à plusieurs cordes dont elle jouait aisément dans le dialecte qu'elle voulait, car il y avait très peu de barbares avec qui elle eût besoin d'interprète : elle répondait sans aide à la plupart d'entre eux, par exemple aux Éthiopiens, aux Troglodytes, aux Hébreux, aux Arabes, aux Syriens, aux Mèdes et aux Parthes. On dit qu'elle savait encore plusieurs autres langues, tandis que les rois ses prédécesseurs n'avaient pas même pris la peine d'apprendre l'égyptien et que même quelques-uns avaient oublié le macédonien [4].
De ce texte, beaucoup ont déduit qu’elle connaissait la langue égyptienne. Ce n’est pas spécifié clairement, mais il n’est pas interdit de le supposer. Sans doute sa pratique des divers langages se limitait-elle à quelques rudiments de conversation courante, mais de la part d’une Lagide, il semble que cet effort ait été apprécié.
Le plus grand bavard de l’histoire de l’humanité, Cicéron lui-même, pourtant si prolixe sur tant de sujets, n’en parle que fort peu dans sa Correspondance et sans jamais la nommer.
Je déteste la reine ; Ammonius, garant de ses promesses, sait que j’ai le droit de la détester ; ces promesses étaient d’ordre érudit et conforme à mon honneur ; aussi n’hésiterai-je pas à en parler, même devant l’assemblée du peuple. Quant à Sara[pion], outre sa scélératesse, j’ai constaté de plus son arrogance à mon égard. Je ne l’ai vu qu’une seule fois chez moi ; comme je lui demandais aimablement ce qui pouvait lui être utile, il me dit qu’il cherchait Atticus ! Quant à la superbe de la reine en personne, lorsqu’elle résidait dans ses « jardins » de la Rive Droite, je ne peux l’évoquer sans une vive douleur. Aussi je ne veux rien avoir à faire avec ces gens-là ; libre à eux de penser que c’est moins le courage que la bile qui m’anime [5].
Il évoque en termes peu aimables deux membres de l’entourage de la reine, mais les raisons de sa colère ne sont pas précisées. Tout au plus sait-on qu’Ammonius était autrefois préposé par le Flûtiste à la distribution de ses fonds secrets. Connaissant Cicéron, on peut penser que son indignation a des motifs moins nobles qu’il n’y paraît.
Dion Cassius, qui n’est pas un témoin oculaire, puisqu’il écrivit son Histoire Romaine deux siècles et demi plus tard, décrit l’apparence de la reine en des termes fort élogieux.
C’était une femme d’une beauté surprenante, et à ce moment-là, comme elle était dans la perfection de sa jeunesse, elle était vraiment adorable ; elle possédait aussi la voix la plus charmante et une façon de se rendre agréable à tout le monde.
Elle était agréable à voir et à écouter, avec la force de subjuguer chacun, même un homme repu d’amour qui n’était plus de première jeunesse, c’est pourquoi elle pensa qu'elle était dans son rôle en rencontrant César, et elle comptait sur sa beauté pour faire valoir ses réclamations au trône [6].
C'est durant la période qui va de la mort de César à la bataille d'Actium, que se sont mis en place les clichés qui vont définir Cléopâtre tout au long des siècles. Quelque temps avant la bataille, Octave[7] fit un discours qui nous est rapporté par Dion Cassius :
Qui ne sangloterait en apprenant que des chevaliers et des sénateurs la flattent comme des eunuques ? Qui ne se lamenterait en apprenant et en voyant qu'Antoine (...) a maintenant abandonné toutes les façons de vivre de nos pères, a épousé toutes les coutumes étrangères et barbares, (...) se prosterne au contraire devant cette femme comme devant une Isis ou une Séléné, a pris enfin lui-même le nom d'Osiris et de Dionysos. […] Il est impossible à qui vit dans un luxe de roi et une mollesse de femme de penser et d'agir en homme, puisque c'est une nécessité absolue qu'on s'assimile aux moeurs auxquelles on s'adonne. Que pourrait-on craindre de lui ? Sa vigueur physique ? Il a dépassé la force de l'âge et il s'est efféminé. La force de son esprit ? Il agit comme une femme et vit en parfait débauché[8].
Les thèmes du despotisme et de la luxure apparaissent clairement à la lecture de ce texte, il n'est à aucun moment fait état des origines grecques de Cléopâtre, elle n'est qu'une barbare égyptienne. Octave met aussi l'accent sur un autre thème porteur, la haine du matriarcat. Il était en effet impensable pour la plupart des Romains qu'un état puisse être gouverné par une femme et le discours dans son entier comporte six références à ce rejet du matriarcat. Antoine passa donc du statut d'homme soumis à la beauté et aux philtres de Cléopâtre, à celui de traître à ses traditions et à ses dieux. Octave transforma le processus de divinisation d'Antoine et de Cléopâtre en une simple relation de domination, vidée de tout sens mystique.

[1] Blaise Pascal, Pensées, 90 [Retour]
[2] Cicéron, Pro Cælio, XV [Retour]
[3] Pseudo-César (car c’est probablement Aulus Hirtius qui rédigea cette partie des Commentaires sur la guerre d’Alexandrie), Guerre d’Alexandrie, XXXIII, 1-2. [Retour]
[4] Plutarque, Vie d’Antoine, XXVII, 2-4[Retour]
[5] Cicéron, Att. XV, 15, 2 du 13 juin 44 [Retour]
[6] Dion Cassius, Histoire Romaine, XLII, 34 [Retour]
[7] Caïus Octavius né le 28-09-63 : devient Caïus Julius Cæsar Octavianus en 44 après son adoption par Jules César, puis Caïus Julius Cæsar Octavianus Augustus en 27 sur proposition du Sénat. [Retour]
[8] Dion Cassius, Histoire Romaine, L [Retour]
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