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César et Cléopâtre

Les Romains en Égypte

L’Égypte n’est plus depuis longtemps la première puissance mondiale. Elle vit au rythme des convulsions qui agitent ses turbulents voisins. L’année où la jeune Cléopâtre monte sur le trône d’Horus, en corégente de son frère Ptolémée XIII, un grand conflit s’achève en Gaule et un autre se prépare en Italie, où l’Égypte aura sa partie à jouer qu’elle le veuille ou non.

Les premières années du règne

Que sont devenus les personnages que nous avons déjà rencontrés lorsque s’achève l’année 51 ?

• Le Triumvirat n’existe plus : Crassus n’est pas revenu de sa campagne contre les Parthes et le décès de Julia a consommé la rupture entre César et Pompée.

• Gabinius, accusé de divers crimes devant le Sénat, est en exil. Les hommes qu’il avait laissés en Égypte (les milites Gabiniani) ont fait souche et intégré l’armée égyptienne.

• Caïus Julius César prend l’oppidum d’Uxellodunum et se comporte vis-à-vis des vaincus avec une cruauté qui ne lui est pas habituelle. Cette action met virtuellement fin à la guerre des Gaules.

Cléopâtre a dix-huit ans, son frère en a neuf de moins. Conformément aux habitudes familiales, le jeune Ptolémée est entouré de ses conseillers : l’eunuque Pothinus (ou Potheinos ou Pothin), le rhéteur Théodote qui l’a éduqué et Achillas qui commande l’armée. Il semble que dès cette époque, Cléopâtre ait essayé de gouverner seule, comme en témoignent des sceaux où son nom apparaît sans celui de son corégent. Attentive aux développements de la politique romaine, elle s’efforce de plaire en envoyant à Marcus Calpurnius Bibulus (le collègue de César pendant son consulat et un de ses plus irréductibles ennemis) les assassins de ses fils (des milites Gabiniani) :

Il se trouvait dans la province de Syrie, lorsqu'il apprit que ses deux fils, jeunes gens pleins des plus heureuses dispositions, avaient été assassinés en Égypte par des soldats de Gabinius. La reine Cléopâtre lui envoya les meurtriers chargés de chaînes, afin qu'il se vengeât à son gré d'un malheur si douloureux. Mais, alors qu'on lui offrait la plus grande satisfaction qui pût être donnée à un père affligé, il fit prévaloir la modération sur le ressentiment et il renvoya sur-le-champ à Cléopâtre les assassins de son fils, disant que le droit d'une pareille vengeance appartenait, non pas à lui, mais au Sénat [1].

Alea jacta est

HBO Rome: César (Ciarán Hinds) franchit le Rubicon.

Pendant que le comportement de la reine d’Égypte commence à lui aliéner le soutien des Alexandrins fatigués d’être accablés de taxes, Rome se prépare à entrer dans une des périodes les plus agitées de son histoire. Le 11 janvier 49 (pour des raisons qu’il serait trop long de détailler ici), le proconsul des Gaules, à la tête de la XIIIème légion, franchit le Rubicon, petit rivière qui marque la frontière symbolique au-delà de laquelle un général romain ne doit pas entraîner son armée. C’est une violation flagrante du mos maiorum (la coutume des ancêtres).

Les récits plus ou moins romancés qui nous sont parvenus de l’événement nous ont légué la phrase célèbre qui fut attribuée à César pour cette occasion : alea jacta est [2]. Lui-même se montre une fois de plus extrêmement discret dans ses Commentaires.

Cet acte, auquel il a été poussé par l’intransigeance d’un parti d’aristocrates qui se qualifiaient eux-mêmes d’optimates (les meilleurs), est l’élément déclencheur d’une guerre civile dont les retombées affecteront directement l’Égypte. Pompée, qui ne s’est pas battu depuis longtemps, prend le commandement de l’armée « républicaine », secondé par Titus Labienus, un des meilleurs légats de César en Gaule, et par une clique de Sénateurs gonflés d’idées fumeuses et entraînés par Caton le Jeune. Parmi eux se trouvent le neveu de Caton, un certain Marcus Junius Brutus, dont César disait « je ne sais pas ce que veut ce jeune homme[3], mais tout ce qu’il veut, il le veut fortement… », le beau-frère de Brutus, Caïus Cassius Longinus, ainsi que Quintus Caecilius Metellus Scipio, beau-père de Pompée.

(*) Ils sont fous ces Roamins !

Un mort qui ne mord pas

Au début de la guerre civile, le fils aîné de Pompée rend visite à Cléopâtre pour obtenir du soutien. Plutarque dans sa Vie d’Antoine, prétend qu’ils sont devenus amants – on ne prête qu’aux riches - ! Persuadée que Pompée ne peut pas perdre, et sur le papier tout va dans ce sens, elle lui envoie soixante navires chargés de blé :

...on dit que d'Égypte aussi lui vinrent soixante vaisseaux, de la part des souverains de ce pays, Cléopâtre et son frère encore enfant [4].

et cinq cents milites Gabiniani. Or, la crue a été mauvaise et le peuple égyptien manque de blé. Ce geste lui vaut la haine de son peuple et elle doit fuir Alexandrie, sans doute à la grande joie du trio infernal Pothinus-Théodote-Achillas qui avait tout fait pour en venir là…

HBO Rome: ne coupez pas...Au cours de l’été 48, elle se réfugie en Syrie où elle recrute une armée qu’elle lance contre celle de Ptolémée XIII, placée sous le commandement de Pothinus et Achillas. Pendant ce temps, César et Pompée s’affrontent, à l’issue d’une poursuite qui les a menés de l’Italie à la Grèce jusqu’à Pharsale, en Thessalie. L’avantage du nombre appartient à Pompée, le rapport est pratiquement de deux contre un et pourtant, c’est la débâcle. Les « républicains » sont écrasés, Pompée, Labienus, Afranius et Scipion s’enfuient, le premier vers l’Égypte, les quatre autres vers l’Afrique. Cicéron, Brutus et Cassius en profitent pour se rendre à César qui, erreur fatale, leur accorde non seulement une grâce imméritée, mais leur rend sa confiance. Cette clémence est un de ses traits de caractère les plus surprenants et l’on sait où elle le mènera…

Le 28 septembre 48, Pompée arrive à Péluse où se trouvent postées les troupes de Ptolémée XIII.

Les opinions furent tellement opposées, que les uns voulaient qu'on renvoyât Pompée, les autres qu'on le reçût ; mais Théodote, pour faire parade de son art de rhéteur, soutint qu'il n'y avait de sûreté dans aucun de ces deux avis ; que recevoir Pompée, c'était se donner César pour ennemi et Pompée pour maître ; que si on le renvoyait, il pourrait les faire repentir un jour de l'avoir chassé, et César de l'avoir obligé de le poursuivre : le meilleur parti était donc de le recevoir et de le faire périr ; par là ils obligeraient César, sans avoir à craindre Pompée : « Car, ajouta-t-il en souriant, un mort ne mord pas. »
Tout le conseil adopta cet avis ; et Achillas, ayant été chargé de l'exécution, prit avec lui deux Romains, nommés Septimius et Salvius, qui avaient été autrefois l'un chef de bande, et l'autre centurion sous Pompée, y joignit trois ou quatre esclaves et se rendit avec cette suite à la galère de Pompée, où les principaux d'entre ceux qui l'avaient accompagné s'étaient rassemblés pour voir quel serait le succès de son message. […]
Cependant le bateau s'étant approché, Septimius se leva le premier, et, saluant Pompée en sa langue, il lui donna le titre d'imperator. Achillas, l'ayant salué en langue grecque, l'invita à passer dans sa barque, parce que la côte était trop vaseuse, et que la mer, hérissée de bancs de sable, n'avaient pas de profondeur pour sa galère. […] Mais dans le moment où il prenait la main de Philippe son affranchi, pour se lever plus facilement, Septimius lui passa le premier, par derrière, son épée au travers du corps, et aussitôt Salvius et Achillas tirèrent leurs épées. Pompée, prenant sa robe avec ses deux mains, s'en couvrit le visage, et sans rien dire ni rien faire d'indigne de lui, jetant un simple soupir, il reçut avec courage tous les coups dont on le frappa. Il était âgé de cinquante-neuf ans et fut tué le lendemain du jour anniversaire de sa naissance [5].

Un encombrant visiteur

Ce qui se passe ensuite manque de clarté. César est d’une discrétion suspecte et les récits diversement orientés qui rendent compte de sa prise de contact avec Ptolémée XIII n’expliquent pas tout. Que les deux camps se soient infiltrés réciproquement ou non, que le meurtre de Pompée ait été ou non télécommandé par César, toujours est-il que celui-ci arrive à Alexandrie au début d’octobre 48, à point nommé pour y rencontrer Théodote qui lui remet la tête et l’anneau de Pompée. Les récits de César et de Plutarque diffèrent singulièrement :

À Alexandrie il apprend la mort de Pompée : mais à peine est-il descendu à terre, qu'il entend les cris des soldats que le roi avait laissés en garnison dans cette ville, et qu'il voit la foule accourir vers lui, parce qu'il se faisait précéder des faisceaux, ce que tout le peuple regardait comme une atteinte à la majesté royale [6].

Pas un mot de plus…

Il n'aborda à Alexandrie qu'après l'assassinat de Pompée ; et quand Théodote lui présenta la tête de ce grand homme, il détourna les yeux avec horreur ; et en recevant son cachet, il ne put retenir ses larmes, il combla de présents tous les amis de Pompée, qui, s'étant dispersés, après sa mort, dans la campagne, avaient été pris par le roi d'Égypte, et il se les attacha [7].

Les Alexandrins voient ce visiteur d’un très mauvais œil et s’ils escomptent que le meurtre de Pompée les en débarrasserait au plus vite, ils se trompent. César s’installe, prétextant les vents étésiens qui l’empêchent de repartir, et il demande des renforts. Les motifs de son séjour sont clairs : jamais il ne laisse à d’autres le soin de régler une situation s’il croit pouvoir s’en occuper lui-même [8]. et il juge que la guerre entre les deux corégents est préoccupante.

César fit venir alors d'Asie d'autres légions qu'il avait formées des débris de l'armée de Pompée ; quant à lui, il était retenu par les vents étésiens, qui sont très contraires aux navires sortant d'Alexandrie. (2) En attendant, il crut qu'il appartenait au peuple romain et à lui-même, en qualité de consul, de régler les différends survenus entre les deux rois, et qu'il y était d'autant plus obligé que, sous son consulat précédent, l'alliance avec Ptolémée, leur père, avait été confirmée par une loi et un décret du sénat. Il déclara donc qu'il jugeait convenable que le roi Ptolémée et Cléopâtre, sa soeur, licenciassent leurs armées et vinssent discuter devant lui leur querelle, au lieu de la décider entre eux par les armes [9].

Il se présente lui-même comme le protecteur de la dynastie lagide, venu pour exécuter la volonté du Flûtiste et rétablir la paix entre les différents partis. Il convoque aussitôt le couple royal à Alexandrie et Ptolémée quitte Péluse pour le rejoindre, tandis que son conseiller, Pothinus, qui s’y trouve déjà, fait tout ce qu’il peut pour monter les Alexandrins contre les Romains. Il est là également pour exiger le règlement des arriérés de la dette contractée par Ptolémée Aulète, rappelant que son titre de consul l’autorise à le faire, ce qu’il a clairement exprimé en entrant dans la ville précédé par ses licteurs.

L’arrivée de Cléopâtre, quelle que soit la ruse employée, ne sera pas une surprise pour lui. Il l'a probablement envoyé chercher dès son arirvée en Egypte.

Une histoire de tapis

HBO Rome: César (Ciarán Hinds) et Cléopâtre (Lindsay Marshall)Laissons Plutarque nous raconter l’épisode célèbre qui fit la joie des cinéastes :

Pothinus le pressait de partir pour aller terminer les affaires importantes qu'il avait, en l'assurant qu'à son retour il recevrait, avec les bonnes grâces du roi, tout l'argent qui lui était dû. César lui répondit qu'il ne prenait pas conseil des Égyptiens, et il manda secrètement à Cléopâtre de revenir. Elle partit sur le champ, et ne prit de tous ses amis que le seul Apollodore de Sicile ; elle se mit dans un petit bateau, et arriva de nuit devant le palais d'Alexandrie. Comme elle ne pouvait y entrer sans être reconnue, elle s'enveloppa dans un paquet de hardes, qu'Apollodore lia avec une courroie, et qu'il fit entrer chez César par la porte même du palais [10].

La légende veut que César, séduit par la ruse et les charmes de la belle Lagide, ait passé cette première nuit avec elle, provoquant la colère de Ptolémée qui essaiera ensuite de rallier la foule alexandrine à sa cause. Le Romain réussit à rétablir la situation et, se présentant comme l’exécuteur testamentaire de Ptolémée Aulète, il opère la réconciliation entre les deux corégents, promet à Arsinoé et au plus jeune des Ptolémée le royaume de Chypre et garantit que l’Égypte demeurerait un état souverain.

Assiégé

La situation est très inégale : César ne dispose que des VIème et XXVIIème légions, environ 3200 hommes, 800 cavaliers gaulois et germains et des navires de guerre. Il bénéficie également du soutien de l’importante colonie juive d’Alexandrie, très remontée contre Pompée depuis quecelui-ci a, en 63, profané et pillé le sanctuaire de Jérusalem. En remerciement de son aide, César confirmera Hyrcan II dans son titre de grand-prêtre et lui rendra celui d’ethnarque. Il donnera à Antipater la citoyenneté romaine avec exemption d’impôts, le titre de procurateur (epitropos) de Judée et la permission de rebâtir les murailles de la ville. Se souvenant de ses bienfaits, en mars 44, la population juive de Rome veillera trois jours durant auprès des cendres de son bûcher funéraire...

L’armée égyptienne commandée par Achillas, est sous les ordres de Pothinus. Elle compte 20 000 fantassins et 2 000 cavaliers, dont une bonne proportion d’esclaves fugitifs et de milites Gabiniani orientalisés. Quittant ses quartiers à l’Est du delta, elle occupe Alexandrie en novembre 48, enfermant les Romains dans le secteur qu’ils contrôlent, c'est-à-dire une partie du palais royal et le théâtre, au sud-est du Grand Port. Les navires égyptiens, quant à eux, menacent leurs approvisionnements et la totalité de leur dispositif de défense. Comment et pourquoi le Romain s’est-il laissé enfermer dans ce piège ? Ce n’est certainement pas par amour pour Cléopâtre, mais probablement parce que pour une fois, il commet une erreur d’appréciation en oubliant que les milites Gabiniani sont installés en Égypte depuis longtemps et ne se sentent plus liés à Rome.

Se voyant très inférieur en nombre, César juge à juste titre qu’il se défendra mieux en milieu urbain vaut mieux qu’en rase campagne. Pour une fois, c’est lui l’assiégé, mais il saura tirer partie des ressources à sa disposition en démolissant les maisons pour fortifier le quartier qu’il occupe. Ensuite il incendie la flotte égyptienne pour lever la menace qui pèse sur ses approvisionnements. Le feu se propage aux entrepôts les plus proches et c’est à cette occasion que certains auteurs firent courir la légende selon laquelle César serait responsable de l’incendie de la célèbre bibliothèque.

En digne représentante de sa famille, Arsinoé entre alors en scène. Elle rejoint Achillas, le fait tuer et le remplace par un homme à elle, l’eunuque Ganymède. César de son côté, fait exécuter Pothinus qui menace sa sécurité en sapant l'influence qu'il tente de conserver sur le jeune Ptolémée. Ganymède est un commandant expérimenté. Il fait pomper de l’eau de mer dans les citernes qui approvisionnent les Romains en eau, semant la panique dans leurs rangs. Employant une rhétorique que n’aurait pas désavouée Ramsès II, César ordonne de creuser des puits :

César relevait le courage des soldats par ses consolations et par ses conseils. Il leur disait « qu'en creusant des puits on pourrait trouver de l'eau douce ; car la nature avait mis des veines d'eau douce au sein de tous les rivages ; [...] » Après avoir ainsi parlé aux soldats, et les avoir tous ranimés, César donne l'ordre aux centurions de tout quitter pour faire travailler bravement à creuser des puits, jour et nuit, sans relâche. Chacun s'y étant mis avec ardeur, on trouva en une seule nuit une grande quantité d'eau douce [11].

Les Romains livreront trois batailles pour se rendre maîtres de la mer, et les remportent difficilement. Un épisode relaté par plusieurs sources (sauf par César évidemment) le montre traversant le port à la nage sous une pluie de flèches pour échapper à une vigoureuse contre-offensive des Égyptiens sur l’Heptastade. Cette réaction qu’il n’a pas prévue lui coûtera 400 hommes. Cherchant l’apaisement, il permet à Ptolémée de rejoindre sa sœur Arsinoé et son armée hors d’Alexandrie. Loin de calmer le jeu, cette initiative envenime les choses, car Ptolémée se retourne contre lui et s'allie avec Arsinoé. Au printemps 47, César assiégé n’a plus qu’une solution : la voie maritime. C’est ainsi qu’il fait sortir sa flotte pour la troisième fois et soulage enfin la pression exercée par les Égyptiens.

Cléopâtre (J.Mankiewicz) : César (Harrisson Ford) et Cléopâtre (Liz Taylor)

La bataille du Nil

Pendant ce temps, Mithridate de Pergame arrive à Alexandrie par voie de terre avec les renforts attendus. Il s’empare de Péluse et les Égyptiens marchent contre lui pour empêcher sa jonction avec César. Mithridate sait se battre à la manière romaine et il étrille par deux fois l’armée égyptienne.

Ptolémée tente alors d’attirer César dans un piège en installant son camp sur une colline, entre le Nil et les marais. Le 27 mars 47, un combat d’avant-garde donne l’avantage aux Romains qui engagent les légionnaires et les cavaliers germains. César divise alors ses forces. Tandis que trois cohortes prennent l’Égyptien à revers, lui-même attaque de face avec le gros de l’armée. Le camp de Ptolémée XIII est pris d’assaut, ses troupes sont mises en déroute et lui-même trouve la mort par noyade dans le Nil, entraîné, dit-on, par le poids de son armure dorée.

Les Romains reviennent occuper Alexandrie qui fait sa reddition. César, fidèle à son intention initiale, règle les affaires d’Égypte en mariant Cléopâtre à son dernier frère survivant, Ptolémée XIV.

Ce qui se passe ensuite divise les spécialistes. César disparaît de la documentation pendant plusieurs mois avant de réapparaître à Zela le 2 août 47, où il vainc Pharnace, roi du Pont, décrivant sa victoire par la phrase demeurée célèbre : vini, vidi, vici. La légende veut qu’il ait remonté le Nil en compagnie du couple royal jusqu’à Assouan où, à l’instar d’Alexandre le Grand, une mutinerie de son armée l’aurait contraint à faire demi-tour. S’il a réellement accompli ce voyage, sans doute faut-il y voir là un tour du propriétaire plutôt qu’une croisière romantique car il est difficile d’imaginer un César sous l’empire d’une passion autre que celle de la politique. Quant à la mutinerie, mieux vaut y voir l'invention d'auteurs soucieux de comparer les destins de deux personnges exceptionnels. Au cours des trois années qui lui restent à vivre, le comportement de César à l’égard de la reine sera pour le moins distant…

La question a été débattue en détail [12], avec assaut d’érudition et examen attentif de toutes les sources disponibles. Selon Breasted, le séjour prolongé de César en Égypte après la mort de Ptolémée XIII est une flagrante négligence, la preuve de son attachement inconsidéré :

Ici César manifesta probablement la plus sérieuse faiblesse [13] de sa carrière lorsqu’il traîne à Alexandrie, s’attardant avec cette femme aussi belle que douée, Cléopâtre, pendant les trois-quarts d’une année [14] ...

D’autres hypothèses font intervenir la météo et les difficultés de communication qui créent un vide là où il n’y a pas. César n’aurait jamais accompli ce voyage et son apparent silence serait simplement dû à une interruption du courrier… Loin de constituer un dérivatif contestable, la guerre d’Alexandrie, a, au prix de risques énormes, permis à César de faire passer l’Égypte dans sa clientèle, comme il continuer à le faire pour tous les états orientaux inféodés à Pompée.

C’est dans cette optique qu’il prend le chemin de la Syrie avec la VIème légion, laissant l’Égypte sous la garde d’un de ses légats, un nommé Rufio [15], issu de l’ordre équestre, en qui il a toute confiance, sans doute parce qu’il n’appartient pas à l’aristocratie et n’a pas d’ambition pour lui-même. La suite est une autre histoire…

Denier de César

Otage à Rome

César rentre à Rome en octobre 47. Lorsque au cours de l’automne suivant, Cléopâtre et le jeune Ptolémée y arrivent à leur tour, c’est la politique et non l’amour qui motive leur visite. Le couple royal est installé dans la propriété que César possède sur l'autre rive du Tibre dans l’actuel quartier du Trastevere, aussi loin que possible de la Domus Publica qui est sa résidence officielle, située sur le Forum Romain entre la Via Sacra et le temple de Vesta.

Loin de se consumer pour la reine égyptienne, César repart presque aussitôt pour l’Espagne où il va mener la plus dure campagne de la guerre civile. Vainqueur d’un cheveu à Munda près de Cordoue, le 17 mars 45, il reconnaît « s’être battu pour sa vie » pour la première fois. Probablement malade, usé par les conditions très dures de cette campagne espagnole, il ne plaisante plus, ses troupes ne font pas de quartier, son ancien compagnon d’armes, Titus Labienus, passé du côté de Pompée dès les débuts de la guerre civile, trouve la mort dans la bataille et les fils de Pompée sont impitoyablement traqués. L’aîné, Cnaeus, finit par être capturé et exécuté pour trahison.

On ne reverra César à Rome qu’au début d’octobre 45 pour son ultime triomphe, après un long séjour dans sa villa de Labicum où il aura rédigé un testament dans lequel c’est son petit-neveu, le jeune Caïus Octavius qui est désigné comme son héritier, sans un mot pour le fils qu’il est censé avoir eu de la reine égyptienne.

Pendant ce temps, Cléopâtre est à Rome et Marc Antoine s’y trouve également…

Même Dion Cassius, qui donne fort complaisamment dans la romance [16] n’omet pas de signaler que l’intention de César est avant tout de conférer au couple lagide, le titre d’amis et d’alliés du Peuple Romain. C’est comme toujours avec Rome, une alliance inégale, mais elle constitue pour Cléopâtre et Ptolémée, comme elle l’a été pour le Flûtiste, une sorte de sauvegarde.

Cependant que l’ayant inscrite avec Ptolémée XV parmi les amis du et alliés du peuple romain et la comblant des attentions et cadeaux que cet honneur comportait à l’ordinaire pour ses titulaires, César allait et venait, courait à ses affaires, à ses victoires, à ses plaisirs, comme si elle fût demeurée à cent lieues de là, la reine, elle, ne se sentait plus libre de s’en aller. […] César renforçait d’une unité le corps d’occupation qu’il avait cantonné dans la vallée du Nil et, sous le nom du couple royal qu’il gardait en otage dans sa cage fleurie des bords du Tibre, il séquestrait l’Égypte pour le compte de l’État Romain [17]...

La suite est tristement connue : le 15 mars 44, Caïus Julius César meurt poignardé lors d’une séance du Sénat, par une vingtaine de sénateurs (dont son héritier en second, Décimus Junius Brutus Albinus, le vainqueur des Vénètes) qui presque tous sont des proches et qu’il a, pour la plupart, comblés de ses bienfaits.

César, calme César...

« Ô ma fille, celui pour qui tu t'affliges a rempli les temps qui lui furent donnés ; César a achevé les jours qu'il dut à la terre : il faut que César soit reçu parmi les dieux du ciel, et qu'il ait, dans le Monde, des autels. Ce seront tes soins, et ceux de son fils, qui, héritier de son nom, portera seul, après lui, le poids de l'Empire. Il vengera, dans les champs de Mars, la mort de son père, et aura pour lui son courage et les dieux. Modène assiégée, et ne pouvant plus se défendre, lui devra son salut. Pharsale le verra; les champs de Philippes seront encore teints du sang des Romains. Il triomphera d'un grand nom dans les mers de Sicile. Une reine d'Égypte, fière d'être la femme d'un général romain, tombera dans son fol orgueil, et aura menacé en vain d'asservir à Canope notre Capitole.
[829] Qu'est-il besoin de dénombrer les nations barbares qu'embrassent les deux océans ? Tous les peuples de la terre obéiront à ses lois, et la mer lui sera soumise.
Lorsqu’il aura donné la paix à la terre, il appliquera ses soins aux lois civiles. Législateur juste et sage, c'est par son exemple qu'il réglera les mœurs : étendant ensuite ses regards sur les temps à venir, et sur sa postérité, il ordonnera que le fils de sa chaste épouse porte en même temps son nom et son Empire ; et, lorsque ses années auront égalé ses actions, enlevé aux demeures éthérées, il prendra place auprès de ses aïeux.
Va cependant recevoir l'âme de César, prête à s'échapper dans le meurtre qui se prépare ; fais-en un astre tutélaire, et que le dieu Julius veille, du haut du ciel, sur le Forum et sur le Capitole. »
Jupiter se tait : Vénus, invisible à tous les yeux, descend et s'arrête au milieu du sénat. Elle sépare du corps de César l'âme de ce grand homme, et, l'empêchant de s'évaporer dans les airs, l'emporte vers les astres. En s'élevant, la déesse la voit s'embraser, se ceindre de feux éclatants, et la laisse échapper de son sein. Ce nouvel astre s'envole au-dessus de la Lune, et brille en étoile, traînant, dans un long espace, une chevelure enflammée [18]...

César vivant était un obstacle au projet de restauration de la puissance lagide que nourrit Cléopâtre, sa mort, si elle est une surprise, constitue également une chance que la reine va exploiter. Elle quitte Rome à la mi-avril, fait escale en Grèce, puis se dirige vers Alexandrie où elle arrive en juillet 44. Elle profitera de la confusion qui règne à Rome après l’assassinat de son amant pour rétablir l'autorité de l'Égypte sur Chypre, que Ptolémée XII avait cédée en 59.

À peine de retour dans son pays, elle élimine son jeune frère et corégent, Ptolémée XIV, à la fois monarque inutile et rival potentiel. La naissance d’un fils lui assure un successeur éventuel et elle assume seule le titre de reine.

Césarion

Qui est le père ?

HBO Rome : César (Ciarán Hinds), Cléopâtre (Lindsay Marshall) et Césarion

Cléopâtre eut, dit-on, un fils à qui César lui permit de donner son propre nom. Sur les détails de cette maternité, les anciens ne s’accordent guère. Plutarque lui-même se contredit légèrement lorsqu’il écrit dans sa Vie de César :

César donna tout le royaume d'Égypte à Cléopâtre, qui, peu de temps après, accoucha d'un fils que les Alexandrins appelèrent Césarion, et aussitôt César partit pour la Syrie.

et dans sa Vie d’Antoine :

Césarion était supposé être un fils du premier César, qui avait laissé (après sa mort) Cléopâtre enceinte.

Cicéron à RomeSuétone n’est pas très affirmatif et se donne la peine de préciser que des proches de César contestaient cette paternité :

Il souffrit même que le fils qu'il eut d'elle fût appelé de son nom. Quelques auteurs grecs ont écrit que ce fils lui ressemblait pour la figure et la démarche ; M. Antoine affirma, en plein sénat, que César l'avait reconnu ; et il invoqua le témoignage de C. Matius, de C. Oppius, et des autres amis du dictateur. Mais Caïus Oppius crut nécessaire de le défendre et de le justifier sur ce point, et publia un livre pour démontrer que le fils de Cléopâtre n'était pas, comme elle le disait, fils de César [19].

Dion Cassius sous-entend que cette paternité est une invention de Cléopâtre :

Cléopâtre, pour avoir envoyé des secours à Dolabella, obtint que son fils qu'on nommait Ptolémée et qu'elle prétendait avoir eu de César et que, pour ce motif, elle appelait Césarion, fût proclamé roi d'Égypte [20].

Nicolas de Damas s’appuie sur le testament de César pour nier la paternité de César mais ce faisant, il oublie fort opportunément qu’un Romain ne pouvait faire de testament en faveur d’un étranger :

Ainsi, les uns assuraient que César avait résolu de faire de l’Égypte le siège de cet empire qui s’étendait sur l’universalité des mers et des terres, et cela sous prétexte qu’il aurait eu de la reine Cléopâtre un fils nommé Césarion. Ce bruit se trouva plus tard formellement démenti dans le testament de César [21].

Cicéron ne parle pas de Césarion dans sa Correspondance mais seulement de Cléopâtre et sans l’appeler par son nom. Un mois après les Ides de mars, alors qu’il est absent de Rome, il remercie son ami Atticus d’avoir bien voulu l’informer du départ de la reine et il s’en réjouit comme d’une fuite.

La fuite de la reine ne me cause aucune peine [22].

Puis il fait état de rumeurs sur lesquelles malheureusement, nous n’avons aucune précision.

Pour la reine, je souhaite que ce soit vrai (juste avant, il a parlé de fausse-couche à propos de quelqu’un d’autre) et aussi pour ce fameux César [23]...

Nul ne sait exactement de quelle nature sont ces rumeurs. Le César dont il parle est sans doute le fils de Cléopâtre, un petit Ptolémée, investi du grand nom de son père présumé, dont il vient de découvrir l’existence.

La rumeur concernant la reine s’éteint [24].
Pour Ménédème je regrette que cela n’ait pas été vrai ; pour la reine, je souhaite que ce soit vrai [25].

Il se répète mais ne donne toujours pas d’indication précise, supposant que ce dont il parle est parfaitement connu de son interlocuteur.

Césarion devant Isis (Coptos)

Les documents égyptiens s’accordent sur un point : Cléopâtre tient à faire passer le jeune Ptolémée pour le fils de César (que ce soit vrai ou pas) et Marc Antoine fera chorus parce que cela l’arrange.

En réalité, deux questions se posent. Quand Césarion est-il né ? De qui est-il le fils ? De la réponse à la première dépend peut-être la deuxième, si comme il est vraisemblable, le seul document égyptien sur lequel s’appuient tous les spécialistes, a fait l’objet d’une lecture erronée...

Il ne faut pas non plus négliger le fait intéressant que passé l’âge de dix-sept ans, et malgré un tableau de chasse impressionnant, nous ne connaissons à César aucun enfant. Même si Robert Etienne, s'appuyant sur un article de Danielle Porte [26] croit pouvoir démontrer que Brutus est son fils…

S’il faut suivre Jérôme Carcopino qui s’appuie sur les incohérences de Plutarque et les vagues indications de Cicéron, complétées par une lecture attentive de la stèle Louvre IM8 découverte au Sérapeum, Ptolémée-César serait né non pas en juin 47 mais en avril 44, juste après les Ides de mars, peut-être même alors que Cléopâtre, surprise par l’assassinat de César, fuyait une Rome en proie au chaos. Si c’est vrai, un simple calcul arithmétique suffit à montrer que César ne pouvait pas être le père de Césarion car neuf mois plus tôt, il se trouvait… en Espagne ! Par contre Marc Antoine était à Rome, lui…

La stèle Louvre 335 (IM8) et la date de naissance de Césarion

Césarion à DenderahConcernant la date de naissance de Ptolémée XV, presque tous les spécialistes sont d’accord : il serait né le 23 juin 47.

Tout repose sur un seul document, une stèle provenant du Sérapeum de Memphis, actuellement conservée au musée du Louvre. Elle est bien connue des historiens de l’époque ptolémaïque en raison d’une précision chronologique [27] que peu d’entre eux ont remise en question : la date de naissance de Césarion.

La stèle IM8 est une stèle de calcaire (35.5 x 20 x 6 cm) retrouvée par Auguste Mariette lors de ses fouilles au Sérapeum, qui porte une inscription démotique à l’encre noire. Le dédicant est un certain Padinefertoum, fils de Padibastet, père du dieu, scribe du livre du dieu, serviteur du dieu Ptah etc… Elle traite de la piété d’une famille memphite à l’égard du taureau Apis. A l’exception d’un nom royal inscrit dans un cartouche, en admettant qu’il puisse être lu sans ambiguïté, elle ne contient aucun élément (pas même la paléographie) permettant de la dater avec précision.

Les premières lignes énumèrent la titulature du personnage principal et celle de certains de ses proches, puis enchaîne sur des bénédictions et un appel à lire tout haut le texte de la prière afin de le rendre effectif, selon un processus bien connu dans la littérature funéraire égyptienne.

(1) Ô Ptah qui est au sud de son mur, maître d’Ankhtaouy, Apis-Osiris le maître des dieux et de l’Ennéade, puissiez-vous permettre que demeure le nom parfait du père du dieu, scribe du livre du dieu […]
(23) Tu es loué devant Ptah-Sokar-Osiris, grand dieu, maître du sanctuaire-chetayt Padibastet, fils de Padinefertoum (24) dont la mère est Heresânkh. […]
27) Écrit en l’an 5 deuxième mois d’Akhet, jour 23, lors de la fête d’Isis, ou encore jour (anniversaire) de la naissance du Pharaon VSF, Djeser/César VSF…

IM8, 27 (Louvre)Le nœud de l’affaire se trouve à la ligne 27.

La référence à un anniversaire s’inscrit dans une tradition qui s’épanouit aux périodes tardives et qui consiste à célébrer les anniversaires (hrw ms) de personnages divinisés, notamment celui d'Imhotep, qui était le vizir de Djoser (roi de la IIIème dynstie, bâtisseur de la pyramide à degrés de Saqqarah), détail fort intéressant au vu de ce qui va suivre.

• L’identité du pharaon César dont l’anniversaire est célébré le jour de la fête d’Isis ne fait pas l’unanimité.

• Nous ne savons pas de quel an 5 il s’agit puisque le roi régnant n’est pas mentionné dans le texte.

• L’attitude du clergé égyptien vis-à-vis des premiers empereurs étant plus que réservée au début de l’époque romaine, nous ne pouvons pas l’attribuer à Auguste (qui se faisait appeler César).

• Le fait qu’une stèle, mentionnant la date de naissance à Alexandrie du fils de Cléopâtre, ait été rédigée le jour même à Memphis, implique que la nouvelle a été instantanément connue, ce qui paraît invraisemblable.

Soit ce n’est pas l’an 5 de Cléopâtre, soit « César » n’est pas Césarion soit le nom inscrit dans le cartouche n’est pas César.

Un certain nombre de lectures ont été proposées, je n’en citerai ici que deux, d’un spécialiste de l’histoire romaine et d’un égyptologue, qui avancent des hypothèses différentes de celles communément admises et qui s’accordent sur la conclusion malgré des cheminements très différents.

Jérôme Carcopino

UC14357 (Petrie Museum)La première, qui semble hautement fantaisiste, mais qui a le mérite d’attirer l’attention sur le problème, est celle de Jérôme Carcopino [28]

Son argumentation repose sur une affirmation que, personnellement, je conteste sur base d’une autre stèle (UC14357) : d’après lui, tous les documents sans exception désigneraient Ptolémée XV sous le nom de « Roi Ptolémée surnommé César (Ptwlmys Dd=tw n=f Kysrs), dieu philométor et philopator ». Or le musée Petrie renferme une autre stèle memphite, écrite en hiéroglyphes, celle-là, où l’on retrouve un Padibastet, mort à 21 ans « sous la Majesté de la Souveraine, maîtresse du Double-Pays Cléopâtre … et son fils … César ». Quoiqu’il y ait dans la lacune qui précède, le nom de César est très nettement inscrit tout seul dans un cartouche (au temps pour l’hypothèse d’une titulature invariante) et cette fois, c’est bien Césarion.

S’appuyant sur l’avis des spécialistes qu’il a consultés (Révillout, Drioton, Malinine etc.) et sur d’autres arguments que je ne détaillerai pas ici, Carcopino propose la lecture suivante :

Ecrit en l’an 5, le 23ème jour du 2ème mois de la saison Akhet, jour de la fête d’Isis qui est aussi le jour de naissance du pharaon VSF, César VSF.

Après quelques allers et retours entre les calendriers égyptien et julien et acceptation du fait que l’an 5 appartient au règne de Cléopâtre, on tombe sur la date du 23 juin 47. La suite est plus sportive : selon Carcopino, le César dont le nom est inscrit dans le cartouche n’est pas Ptolémée XV mais Caïus Julius, son père présumé ! Le « pharaon César »… de quoi donner des sueurs froides à Brutus et Cassius ! La stèle célébrerait son anniversaire le jour de la fête d’Isis et l’erreur sur sa date de naissance (on sait que César est né un 12/13 juillet et non un 23 juin) serait dû à l’imprécision du calendrier avant sa réforme !

La conclusion a néanmoins le mérite de remettre en cause une hypothèse trop facilement admise : on ne peut pas affirmer que Ptolémée XV est né le 23 juin 47. C’était une date pourtant bien pratique parce qu’elle cadrait bien avec ce que l’on sait de l’histoire de César et de Cléopâtre.

Didier Devauchelle

Djoser ou César ?Sur base d’une autre occurrence de ce nom dans un autre document démotique, Devauchelle propose la lecture &sr/&sre (Djoser) plutôt que Osrs (César) et cela fait sens, en regard de ce que l’on sait sur le culte de ce roi dans les périodes tardives.

• Le culte de Djoser, roi de la IIIème dynastie dont le complexe funéraire se trouve à proximité du Sérapeum, est bien attesté à la période Saïte (624-525 avant notre ère). Des travaux de restauration ont eu lieu dans les souterrains de la pyramide à degrés à cette époque.

• Djoser est souvent évoqué dans la littérature démotique. La stèle de la famine, dans l’île de Sehel, est sans doute à rattacher à ce culte.

• Le nom de Djoser est attesté à l’époque ptolémaïque pour un habitant de Memphis, preuve de la présence de ce roi dans les mentalités.

DjoserLa fameuse ligne 27 deviendrait alors :

(27) Écrit en l’an 5 deuxième mois d’Akhet, jour 25, lors de la fête d’Isis, en encore jour (anniversaire) de la naissance du Pharaon VSF, Djoser VSF.

Quand au roi dont c’est l’année 5, il serait plus proche de Ptolémée V que de Cléopâtre.

Conclusion

Arguments en faveur de « Djoser » :

• De quel roi est-ce l’an 5 ?

• Un culte de Djoser et d’Imhotep est attesté à l’époque lagide

• La graphie ne permet pas de lire « César » avec certitude

• La graphie est proche d’une autre occurrence du nom de « Djoser »

• De quel César s’agit-il (Jules César, Césarion, Auguste) ?

• L’emplacement de la découverte ne plaide pas en faveur d’une connexion avec Rome.

L’intérêt développé autour de cette stèle résulte donc de la lecture peut-être fautive du nom « César » au lieu de « Djoser » à moins que le César dont il est question soit le père de Ptolémée XV (hautement improbable) ou même Auguste (guère plus vraisemblable).

Quoiqu’il en soit, si la date du 23 juin 47 ne se rapporte pas à la naissance de Ptolémée XV, nous perdons un élément important de son histoire. Césarion est-il le fils de César ? Nous ne le saurons jamais ; les cinéastes et les romanciers pourront continuer à nous faire rêver…

Senatus Populusque Romanus

Notes

[1] Maxime Valère, Actions et Paroles Mémorables, IV, 1, 15 [Retour]
[2] Loin de jouer sa vie et le sort de Rome sur un coup de dés, César se confiait à la volonté des dieux et non au hasard, les dés étant utilisés comme instruments de divination à l’instar du vol des oiseaux ou des entrailles des animaux sacrifiés. [Retour]
[3] Il l’apprendra quatre ans plus tard. [Retour]
[4] Appien, Guerres Civiles, II,71[Retour]
[5] Plutarque, Vie de Pompée [Retour]
[6] César, Guerre Civile, 3, 106 [Retour]
[7] Plutarque, Vie de Pompée, LIII [Retour]
[8] Il semble que plus près de nous, certains croient encore pouvoir agir ainsi en Irak.[Retour]
[9] César, Guerre Civile, 3, 107 [Retour]
[10] Plutarque, Vie de César, LIV [Retour]
[11] César, Guerre d’Alexandrie, 8-9 [Retour]
[12] Voir Louis E. Lord, The Date of Julius Caesar’s departure from Alexandria, Journal of Roman Studies, vol. 28 part 1, pp. 19-40 (1938).[Retour]
[13] Personnellement, je pense que s’il a manifesté de la faiblesse, ce serait plutôt à l’égard de Brutus et Cassius dont il aurait dû se débarrasser après Pharsale.[Retour]
[14] J.H. Breasted, The Conquest of Civilization p. 587[Retour]
[15] Rufion/Rufio : personnage peu connu, qui était sans doute autre chose qu'un « mignon » de César ; cf. M. Gelzer, Cæsar. Der Politiker und Staatsmann, Munich, 1943, p. 274 : « Zum Schutze der neuen Ordnung liess er drei Legionen im Lande, und zwar unter dem Befehl eines gewiss zuverlässigen Offiziers, Rufio, der aber der Sohn eines Freigelassenen war » [Retour]
[16] Dion Cassius, Histoire Romaine, XLIII, 27, 3[Retour]
[17] J. Carcopino, Passion et politique chez les Césars, p. 30 [Retour]
[18] Ovide, Métamorphoses XV. Quand une comète brillante, visible en plein jour, apparut en juillet 44 (le mois de naissance de César), il y en eut qui clamèrent que le dernier âge du monde était arrivé, mais l'efficace propagande augustéenne fit prévaloir une autre explication : la comète était le signe de la déification de César. La comète de César n’est pas une légende : son apparition a également été notée par les Chinois.[Retour]
[19] Suétone, Vie de César, 52 [Retour]
[20] Dion Cassius, Histoire Romaine, XLVII 31, 5[Retour]
[21] Nicolas de Damas, Vie de César, XX (il s’agit d’Auguste). [Retour]
[22] Cicéron, Att. XIV 8, 1 du 16 avril 44 [Retour]
[23] Cicéron, Att. XIV 20, 2 du 11 mai 44 [Retour]
[24] Cicéron, Att. XV 1, 5 du 17 mai 44 [Retour]
[25] Cicéron, Att. XV 4, 4 du 24 mai 44 [Retour]
[26] Robert Etienne, Jules César, p. 62, et Danielle Porte, La Perle de Servilia, REA (Bordeaux) p. 465-484.[Retour]
[27] Voir Didier Devauchelle, La stèle du Louvre IM8 et la prétendue date de naissance de Césarion, Enchoria n° 27 (2001). [Retour]
[28] J. Carcopino, Passion et Politique chez les Césars (1958)[Retour]

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