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Ptolémée XII Aulète ou les malheurs d'un flûtiste

Arbre généalogique des derniers Ptolémées

Né vers 98 (l’année 117 a également été proposée), Ptolémée XII[1] Neos Dionysos Philopator Philadelphos, dit Aulète (le Flûtiste) est probablement le fils de Ptolémée IX et d’une mère inconnue, peut-être une concubine, parfois identifiée à Cléopâtre IV. Il est ausi connu sous le nom de Tophus (le Bâtard), ce qui pourrait indiquer une naissance illégitime, ce que tendraient à confirmer des indications chez Pausanias (1.9.3) et Cicéron (C. Verrem 4.27.61, De Lege Agraria 2.42).

Ptolémée Aulète à PhilaeIl est porté sur le trône par la foule en 80 tandis que son frère règne sur l’île de Chypre. Il épouse sa sœur, Cléopâtre VI Tryphaïna, selon les usages de sa lignée et est couronné à Alexandrie (non à Memphis comme l'aurait exigé la tradition) en 76 seulement. Très vite, il s’affirme comme un vrai Lagide, par son incompétence politique et ses excès en tous genres.

...Aulète, en-dehors de ses désordres généraux, accompagnait les chœurs à la flûte, il en était si fier qu’il n’hésitait pas à organiser des compétitions dans le palais royal, et à ces concours, il venait rivaliser avec les concurrents[2]...

Or, tandis qu'il se livre à ses débauches, Rome hésite sur la conduite à tenir envers le souverain lagide : reconnaître sa légitimité ou annexer son royaume ? C’est alors qu’une nouvelle étoile commence à briller dans le ciel de la Ville Éternelle...

Sous le regard de Rome

En 65, un jeune patricien désargenté, au pedigree aussi remarquable que son ambition et sa fidélité au parti des populares[3], accède au premier échelon du cursus honorum[4] en devenant édile. Né en 100 ou peut-être en 102, Caïus Julius César (troisième du nom), qui se dit descendant des rois Albains et de la déesse Vénus, rêve peut-être déjà des fabuleuses richesses de l’Égypte...

On voit donc unis dans notre famille, et la majesté des rois, qui sont les maîtres des hommes, et la sainteté des dieux, qui sont les maîtres des rois eux-mêmes, dit-il pour conclure l’oraison funèbre de sa tante Julia[5].

Tout un programme...

Pompée le GrandCette année-là, la question de l’Égypte se pose de façon cruciale. Plutarque affirme que Marcus Licinius Crassus (le vainqueur de Spartacus et l'homme le plus riche de Rome), qui venait d’être élu censeur, voulait « rendre l'Égypte tributaire de Rome », concrètement donc l'annexer, mais que son collègue Lutatius Catulus s'opposa à ce projet :

Sa censure ne fut pas plus utile et n’offre rien à citer. Il ne fit ni l'examen de la conduite des Sénateurs, ni la revue des chevaliers, ni le dénombrement du peuple. Cependant il avait pour collègue l'homme le plus doux des Romains, Lutatius Catulus, qui n'y aurait mis aucun obstacle. On rapporte néanmoins que Crassus ayant voulu faire l'entreprise, aussi injuste que violente, de rendre l’Égypte tributaire du peuple romain, Catulus lui opposa la plus forte résistance, et cette différence d'opinion ayant excité entre eux une contestation très vive, ils se démirent volontairement de la censure[6].

César, selon Suétone, voulait se faire attribuer le gouvernement du pays :

S'étant concilié la faveur du peuple, il essaya, par le crédit de quelques tribuns, de se faire donner le gouvernement de l'Égypte, en vertu d'un plébiscite. Cette demande inopinée d'un gouvernement extraordinaire était fondée sur ce que les habitants d'Alexandrie avaient chassé leur roi, ami et allié du peuple romain, conduite généralement blâmée à Rome[7].

Les Modernes sont partagés quant à l'interprétation de ces données. Certains, les plus nombreux, croient que, dans cette affaire, il y aurait eu une association entre César et Crassus contre Pompée ; pour d'autres, au contraire, le projet de César visait à renforcer Pompée, alors occupé par la guerre contre Mithridate. Quoiqu’il en soit, Ptolémée XII fait acte d'allégeance envers Pompée en 63. S’il y a eu des problèmes entre les trois hommes, ceux-ci sont provisoirement aplanis en 60 avec la formation du premier Triumvirat. En 59, appuyé par les deux autres, César devient consul pour la première fois et se marie pour la quatrième et dernière fois (avec Calpurnia, fille de Lucius Calpurnius Piso Caesoninus, le futur consul de l’année 58), tandis que Julia, sa fille unique, épouse Pompée. Ptolémée XII obtient de César consul sa reconnaissance officielle avec le titre d' « ami et allié du peuple romain » (amicus et socius populi Romani), c'est-à-dire, dans la pratique, ni plus ni moins que vassal de Rome.

Le Flûtiste en exil

En 58, sous le consulat de Lucius Calpurnius Piso Caesoninus et Aulus Gabinius, le Sénat règle le sort du royaume indépendant de Chypre dont le roi préfère se donner la mort plutôt que de se soumettre, tandis que Ptolémée XII, prudent, refuse d'intervenir. Les Alexandrins, furieux, le chassent. Il se rend à Rhodes pour solliciter l'aide des Romains et se heurte au refus brutal de Caton (Marcus Porcius Cato) le Jeune (dont l’intransigeance dans tous les domaines aura souvent des conséquences catastrophiques) qui s'y trouve alors en mission.

Ptolémée, le roi d'Égypte, ayant quitté Alexandrie dans un accès de colère contre ses sujets avec lesquels il était en conflit, s'embarqua pour Rome, dans l'espoir que Pompée et César le ramèneraient avec une armée ; il désira voir Caton et lui envoya un message, espérant qu'il viendrait le trouver. Mais Caton, ce jour-là, était en train de se purger. Il fit dire à Ptolémée de venir chez lui s'il voulait. Quand il entra, Caton n'alla pas à sa rencontre, ne se leva pas à son approche, mais le salua comme le premier venu et le pria de s'asseoir. Cet accueil troubla d'abord le roi, surpris de trouver, sous cet extérieur empreint d'une simplicité démocratique, un caractère si sévère et hautain.[...] Caton lui conseilla de s'en retourner et de se réconcilier avec ses sujets[8].

Déçu par Caton, il finit par se réfugier à Rome tandis que sa fille aînée Bérénice IV Épiphane monte sur le trône. Pompée refuse de prendre des engagements fermes envers lui. A coups de promesses cautionnées par les banques romaines, puisqu'il ne dispose plus du trésor royal, Ptolémée tente de se concilier les hommes influents et, ayant obtenu quelques assurances vagues, il quitte Rome pour Éphèse à la fin de l’année 57.

L'art de faire des dettes

Monnaie d'Aulus Gabinius

Ptolémée devra patienter jusqu'en 55 pour que le puissant proconsul Gabinius, devenu gouverneur de Syrie à sa descente de charge, se laisse convaincre d'intervenir en Égypte sans en référer au Sénat. Cette décision doit beaucoup à l'insistance de Pompée (consul pour la deuxième fois en même temps que Crassus) et surtout du chef de la cavalerie de Gabinius, un jeune officier nommé Marc Antoine, sans parler de la somme fabuleuse de dix mille talents promise par Ptolémée.

Ptolémée offrant dix mille talents à Gabinius pour l'engager à envahir avec lui l'Égypte afin de lui rendre son royaume, la plupart des officiers s'y opposèrent, et Gabinius lui-même hésitait à entreprendre cette guerre, bien qu'il fût tout à fait subjugué par les dix mille talents. Mais Antoine, épris de grandes actions et désireux de complaire à Ptolémée qui l'en priait, entraîna et décida Gabinius à faire cette campagne[9].

Il a été dit que cette année-là, Marc Antoine avait rencontré Cléopâtre pour la première fois, mais ceci relève sans doute de la légende, car la jeune fille, âgée d’une quinzaine d’années à l’époque, n’avait aucune raison d’entrer en contact avec un officier romain. Pourtant...

On dit qu'il avait conçu pour elle, et depuis longtemps, alors qu'elle n'était qu'une enfant, une sorte de désir au premier coup d'oeil, lorsqu'il servait comme chef de la cavalerie sous les ordres de Gabinius à Alexandrie[10].

On a dit aussi qu'elle avait cherché l'appui de Sextus, le fils aîné de Gnaeus Pompée...

La fin d'un "père aimant"

Le Flûtiste est rancunier et il fait exécuter sa fille Bérénice dès son retour en Égypte. Il gouvernera encore trois ans sous la protection d'une garnison romaine (les milites Gabiniani), tandis que son plus grand bailleur de fonds, le banquier Caïus Rabirius Postumus, lui est imposé comme intendant (ministre des finances). Tout ce petit monde puise largement dans la caisse, comme en témoignent ces deux extraits du plaidoyer que Cicéron prononça en 54 en faveur de Rabirius Postumus :

Dès qu'il fut venu à Alexandrie, dès qu'il parut à la cour de Ptolémée, le prince lui annonça que l'unique moyen de recouvrer son argent, c'était de se charger de l'administration de ses trésors. Il ne le pouvait qu'avec le titre d'intendant : c'est le nom que porte celui qui est chargé par le roi du soin de ses finances. Postumus trouvait l'emploi désagréable ; mais il n'était pas possible de le refuser[11].
On accuse celui qui, loin d'avoir rien pris à Ptolémée (comme Gabinius a été jugé l'avoir fait), lui a prêté des sommes immenses. Le prince, qui n'a pas rendu à Postumus, a donc donné à Gabinius. Mais puisque, débiteur de Postumus, il a donné, non pas à lui, mais à Gabinius, a-t il, après la condamnation de celui-ci, rendu à Postumus ce qu'il lui devait, ou le lui doit-il encore[12] ?

C’est en prétextant le recouvrement de ces dettes qu’après la mort de Pompée, César restera en Égypte et s’interposera entre Cléopâtre et les siens, au lieu de s’en aller poursuivre sa propre guerre civile, car comme toujours, il voit loin et sait mesurer tout le bénéfice qu'il saura tirer de cette alliance.

Contre toute attente, le Flûtiste meurt de mort naturelle en 51 après avoir désigné pour successeurs son fils aîné Ptolémée XIII, âgé d'une dizaine d'années, et sa demi-soeur Cléopâtre VII, âgée de dix-huit ans, mariés officellement selon les traditions de la famille. Ce mariage ne fut vraisemblablement pas consommé, compte tenu de l'âge du jeune roi.

Contrairement à ses ancêtres Lagides, Cléopâtre jouissait d'une certaine popularité auprès de ses sujets égyptiens dont elle parlait sans doute la langue, contrairement à ses prédécesseurs.

Les lauriers de César

Notes

[1] Le numéro d'ordre correspond au standard communément admis de nos jour mais on peut aussi trouver Ptolémée XIII dans d'anciens ouvrages. [Retour]
[2] Strabon, XVII, 1, 11 [Retour]
[3] Populares : tendance politique populiste qui marqua le dernier siècle de la République romaine, en s'appuyant sur les revendications des couches les plus pauvres de la société romaine et des non-citoyens, exigeant en particuliers des lois agraires et un moratoire sur les dettes. [Retour]
[4] Le cursus honorum (établi au début du IIème siècle et revu par Sylla) comprend : la questure, l'édilité, la préture, le consulat. Ces magistratures doivent être exercées dans l'ordre. Les magistrats sont nommés pour un an. Les questeurs (2 au VIème siècle, 20 sous Sylla, 40 sous César) s'occupent des finances : gardiens du trésor, ils payent les armées et sont les trésoriers des provinces. Les Édiles (2 curules et deux plébéiens) s'occupent de l'administration municipale : police, voirie, approvisionnement, jeux publiques. Les prêteurs (1 en 367, deux en 241 : le prêteur urbain et le prêteur pérégrin, huit sous Sylla, 16 sous César) sont chargés de faire rendre ou de rendre la justice. Parfois, en l'absence des consuls, ils peuvent exercer leurs pouvoirs. Les deux consuls sont les premiers magistrats de la république romaine : ils convoquent et président les Comices Curiates, les Comices Centuriates et le Sénat. Ils commandent et lèvent les armées. Ils donnent leurs noms à l'année. [Retour]
[5] Suétone, Vie de César, VI, 2[Retour]
[6] Plutarque, Vie de Crassus, 13, 2 [Retour]
[7] Suétone, Vie de César, XI, 1 [Retour]
[8] Plutarque, Vie de Caton le Jeune, XXXV[Retour]
[9] Plutarque, Vie d'Antoine, III[Retour]
[10] Appien, Guerres Civiles, V, 1 [Retour]
[11] Cicéron, Pro Rabirio Postumo, X [Retour]
[12] Cicéron, Pro Rabirio Postumo, XIII [Retour]

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