Fondée en 331 sur le site
d’un établissement plus ancien que nous connaissons sous le nom de
Rakhotis (r(A)-od le Chantier), la ville
d’Alexandrie a été conçue d’après les principes d’urbanisme
d’Aristote. Ses murailles interminables, ses larges avenues
rectilignes orientées pour tirer parti des vents dominants, que ce soit
pour s’en protéger ou au contraire profiter de leur fraîcheur, sont
caractéristiques de ce que l'on appellerait de nos jours une « ville
nouvelle ». Connue grâce à la description qu’en fit Strabon et aux
fouilles modernes, notamment celles du Français Jean-Yves Empereur,
elle s’étend au sud d’un port délimité par l’île de Pharos (au
nord), l’Heptastade (à l’ouest) et le cap Lochias (à l’est).
La forme de la surface couverte par la ville ressemble à une chlamyde ; en longueur, les côtés sont bordés d'eau de part et d'autre, au point d'atteindre trente stades en prenant la longueur médiane ; en largeur, les côtés sont les isthmes, chacun faisant sept ou huit stades, enserrés d'un côté par la mer et de l'autre par le lac. Dans son ensemble, la ville est traversée par des rues assez larges pour le passage de chevaux et de chars, et par deux extrêmement larges, mesurant en large plus d'un plèthre qui se coupent l'une l'autre en deux parties à angle droit [1].
Le phare a été conçu dès la fondation de la ville, d’abord comme un amer indispensable à la navigation, car la côte basse et sableuse ne comporte aucun repère naturel. Les auteurs anciens indiquent qu’un foyer avait été installé au sommet de la tour mais son existence pose de nombreux problèmes pratiques que les archéologues d’aujourd’hui n’ont pas encore résolus.
Pharos est une petite île allongée toute proche de la terre ferme, qui lui offre un port à deux entrées. Sa côte est en effet sinueuse et s'avance dans la mer par deux promontoires ; entre les deux, l'île constitue un solide verrou au golfe et le barre de toute sa longueur ; des deux promontoires de Pharos, celui du Levant est plus proche de la terre ferme et du promontoire qui est à son extrémité que l'on appelle le cap Lochias, et donne au port une bonne ouverture. Et outre l'étroitesse du passage entre les deux, il y a des rochers, dont les uns sont sous l'eau et les autres dépassent, qui agitent à toute heure le courant qui vient du large ; la pointe de l'îlet est aussi elle-même entourée d'eau de toutes parts ; elle est pourvue d'une tour, merveilleusement construite en pierre blanche, à plusieurs étages, et qui porte le même nom que l'île ; elle a été érigée par Sostrate de Cnide, ami des rois, pour le salut des navigateurs, comme le dit l'inscription. La côte étant inabordable et basse d'où que l'on vienne, et comportant des écueils et des bas-fonds, il fallait un sémaphore élevé et clairement visible pour que ceux qui viennent du large repèrent bien l' entrée du port [2].
La population est très diverse : Égyptiens, Grecs, Juifs, Phéniciens, Nabatéens, Arabes etc., tous les peuples de la terre s’y côtoient en un melting-pot très hiérarchisé où les communautés ne jouissent pas des mêmes droits, à l’instar de toutes les cités grecques. Les Égyptiens notamment, considérés comme trop nombreux et gênants, font parfois l’objet d’expulsions massives.
Les habitants d’Alexandrie sont frondeurs, turbulents. Ils n’hésitent pas à intervenir dans les affaires de l’État, souvent avec brutalité, et leurs souverains doivent compter avec eux.
Je ne détaillerai pas tout ce
qui nous vient d’Alexandrie, en termes de connaissances scientifiques
et d’innovations technologiques, mais je me contenterai de quelques
coups de projecteur rapides, pour vous convaincre, si besoin est, du
prodigieux rayonnement intellectuel de la capitale des Lagides.
Tout d’abord je ne résiste pas à la tentation maligne de préciser que si on a brûlé Giordano Bruno en 1600 et que si Galilée quelques années plus tard, a bien failli y passer lui aussi, seize siècles plus tôt, un personnage comme Jules César savait que la terre était ronde et qu’elle tournait autour du soleil sans que personne ne s’en trouve offensé [3].
• Aristarque ( vers 270) conçut une horloge solaire et avança que la terre se déplaçait par rapport au soleil.
• Ératosthène (en 240) évalua la circonférence de la terre (longueur du méridien) à la demande de Ptolémée III par des moyens purement géométriques.
• Euclide (mort en 265) à Alexandrie, est un des fondateurs de la science mathématique.
• Hipparque (vers 130) découvrit la précession des équinoxes et calcula la durée de l'année solaire à six minutes près (365 jours, cinq heures et cinquante cinq minutes).
• Un siècle après la fin des Ptolémée et quinze siècles avant Denis Papin, Héron l’Ancien a probablement inventé la machine à vapeur.
• L’astronome Sosigène s’inspira des travaux d’Aristarque et César le chargea de l’aider à réformer le calendrier.
C’est
de la rencontre d’un homme d’exception avec le génie particulier de
l’Égypte ptolémaïque que naît le calendrier sur lequel, bon gré
mal gré, se sont alignés tous les peuples de la terre.
En effet, que ce soit en Égypte ou à Rome, l’imprécision du calendrier (année vague) provoque des décalages qui vont en s’accentuant au fil du temps (1 jour tous les quatre ans dans le meilleur des cas). A Rome, la tâche de corriger les erreurs du calendrier incombe au Pontifex Maximus[4] et la politique romaine étant ce qu’elle est, les différents titulaires de la charge se sont livrés à de nombreux abus, comme de jouer sur les jours intercalaires pour arranger quelqu’un, hâter ou repousser une échéance etc.
On vit des temps où, par superstition, l'intercalation fut totalement omise ; mais ce fut aussi quelquefois par l'intervention des prêtres, qui, en faveur des publicains, voulant tantôt raccourcir, tantôt allonger l'année, lui faisaient subir une augmentation ou une diminution de jours ; en sorte que le motif de l'exactitude fournissait le prétexte d'introduire la plus grande confusion. Par la suite, C. César établit dans la nomenclature du temps, vague encore, changeante et incertaine, un ordre fixe, avec l'assistance du scribe M. Flavius, qui présenta au dictateur un tableau où chacun des jours était inscrit dans un ordre tel, qu'on pouvait le retrouver très facilement, et qu'une fois trouvé, il restait constamment fixé en sa place [5].
En 46, César décide d'en finir avec les fantaisies de ses prédécesseurs. Il introduit un judicieux calendrier mis au point par l'astronome Sosigènes d'Alexandrie et impose une année de 365 jours divisée en 12 mois de longueur inégale. Il la fait aussi débuter au 1er janvier (tombée en désuétude à la fin de l'empire romain, cette règle ne s'imposera de nouveau en Occident qu'au XVIème siècle de notre ère).
Pour
réduire l'écart entre l'année calendaire et la rotation de la Terre
autour du soleil, on convient d'ajouter un jour au calendrier une fois
tous les quatre ans. Ce 366ème jour est introduit après le 24
février. Comme les Romains nomment les jours ordinaires d'après le
jour important qui les suit, le 24 février est désigné par
l'expression : sexto ante calendas martii (sixième jour avant les
calendes de mars). Le 366ème jour est en conséquence appelé bis sexto
ante... D'où le nom de bissextile qui est encore donné aux années
correspondantes !
La mise en place du nouveau calendrier intervient donc le 1er janvier de l'an 708 AUC (ab urbe condita, en français : depuis la fondation de la ville), autrement dit 708 ans après la fondation de Rome selon le calcul des années en vogue à l'époque. Elle est précédée par une « année de confusion » de 445 jours en vue de réaligner une bonne fois pour toutes le début de l'année sur l'équinoxe de printemps.
C’est donc à l’Égypte et à César que nous devons notre calendrier !
Pour la petite histoire : nous ne savons pas avec certitude si le nom du mois de Juin est dérivé de celui de la déesse Junon ou de celui de Lucius Junius Brutus [6], fondateur légendaire de la République Romaine.

[1] Strabon, Géographie,
VII 8,1 [Retour]
[2] Strabon, Géographie, VII
1, 5 [Retour]
[3] Les Souverains Pontifes se suivent et ne se
ressemblent pas ![Retour]
[4] Souverain Pontife ((Pontifex
Maximus - Pontifex : de pons + facere, faiseur de
ponts) : chef du collège des prêtres puis titre appliqué d’abord
ironiquement par Tertullien au pape Calixte 1er en 220 de notre ère et
enfin assumé de façon régulière par Grégoire 1er au VIème siècle.[Retour]
[5] Macrobe, Saturnales I, 14,
1 [Retour]
[6] Lucius Junius Brutus : il était, par Tarquinia sa
mère, neveu de Tarquin le Superbe, dernier roi de Rome, et Brutus,
l’assassin de César, prétendait, sans doute à tort, être un de ses
descendants. [Retour]
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