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La stèle Louvre 522

C'est en visitant les nouvelles salles égyptiennes du Louvre que je suis allée à la rencontre de cette toute petite stèle dont la finesse m'a touchée peut-être plus que toute autre oeuvre de cette période.

Stèle Louvre 522 (endroit).

Identification

Description

Cette stèle d'une facture extrêmement délicate et d'une grande cohérence symbolique représente Ramsès II en Harpocrate assis un coussin épousant la forme du signe de l'horizon. Le large pagne remontant dans le dos et la pause étonnement décontractée évoquent le style amarnien. L'enfant assis se présente avec les épaules de profil, ce qui est remarquable pour une oeuvre égyptienne.

Au verso, en partie endommagé, un anonyme (probablement le vizir Paser) adore le dieu Ptah, dont on sait qu'il aura beaucoup d'importance sous le règne de Ramsès II.

L'œuvre s'inscrit dans une série de documents, reliefs, inscriptions, dans lesquels Ramsès II, jeune Pharaon "choisi" dès son plus jeune âge, affirme ses droits au trône avec la plus grande insistance. Ainsi, l'inscription dédicatoire du temple d'Abydos, vient renforcer, à dessein, cette impression d'exceptionnelle précocité :

(Un jour) que mon père apparut en sa gloire au peuple, alors que j'étais encore un enfant dans ses bras...[1]

Stèle Louvre 522 (verso).

Les inscriptions

En haut à gauche

Comme RêInscription Louvre 522

Pour toujoursInscription Louvre 522

Et dans l'éternitéInscription Louvre 522

L'assimilation solaire du futur Pharaon est ici évidente. II incarne la force créatrice qui est celle du soleil, il est l'image du dieu dont il transmet l'énergie vitale au monde des hommes.

Devant Ramsès

Inscription Louvre 522
Roi de Haute et de Basse Egypte


Seigneur du Double-Pays



Ousermaâtrê (puissant est l'ordre cosmique de Rê)


Setep-en-Ré (choisi par Rê)


Doué de vie

Ramsès est déjà en possession de sa titulature dont il fait figurer ici le quatrième élément, n(y)-sw.t-bjty (Nésou-bity), roi de Haute et de Basse Egypte). Le contenu du cartouche nous renseigne également sur la date à laquelle cette stèle a été réalisée, l'épithète stp-n-Ra (Setep-en-Rê) ayant été ajoutée vers la fin de l'an 2 de son règne et nous invite à nous interroger sur ce qui motive cette justification "après coup", car il est évident que l'œuvre n'est pas contemporaine de l'événement qu'elle évoque.

Le personnage central

Jeune Ramsès chassant (Musée du Louvre)Ramsès est représenté avec les attributs de l'enfance, selon les normes de l'art égyptien : la tresse retombant du côté de la tête, l'index (et non le pouce) à la bouche. Ceci indique qu'il n'a pas encore atteint l'âge de la puberté, bien qu'il soit vêtu d'un pagne à la mode amarnienne, soulignant l'arrondi du ventre et remontant dans le dos, ses plis rappelant les rayons du soleil.

Cette figuration du roi sous la forme d'un enfant ne doit pas seulement être interprétée comme la commémoration d'un épisode historique, mais vue à travers le symbolisme d'un éternel renouvellement.

Choisi " dès l'œuf ", le futur Pharaon est une promesse de lumière, le garant de la continuité monarchique, l'assurance que le chaos ne viendra pas, après la mort du souverain régnant, renverser l'ordre cosmique.

Ramsès II (Musée du Louvre)Ainsi, Ramsès II, occultant complètement le règne d'Akhénaton (du moins dans le discours officiel), s'inspire constamment de ses grands devanciers, notamment Thoutmosis III, le conquérant, et Aménhotep III dont la titulature (Nebmaâtrê) rappelle étrangement la sienne et dont il "usurpera" de nombreuses statues, s'appropriant ainsi magiquement les qualités de son illustre prédécesseur.

Même s'il ne se réfère pas directement à elle, puisqu'à l'instar de la lignée d'Akhénaton, elle a été rayée des listes royales et bannie de la mémoire collective, il n'oubliera cependant pas l'exemple d'Hatchepsout, reprenant à son compte le thème de la conception miraculeuse, afin de donner à son règne la justification mythique destinée à faire oublier ses origines "roturières".

Le mythe de la théogamie

La théogamie est l'acte par lequel, se substituant à lui, un dieu revêtu de l'apparence physique du Pharaon, engendre son successeur, assurant ainsi la continuité de l'héritage divin dans la lignée royale. Ce thème immémorial de la théogamie n'est d'ailleurs pas propre à l'Égypte puisque la tradition judéo-chrétienne en a fait bon usage, après en avoir soigneusement occulté les origines lointaines. Il apparaît pour la première fois dans une légende relatant l'origine divine de trois rois de la Ve dynastie (papyrus Westcar).

Lorsque vers 1479 a.n.è., Hatchepsout accède au trône, il lui faut recourir à une justification religieuse, dans sa quête de légitimité, et c'est ainsi que les textes et les reliefs de son temple funéraire de Deir-El-Bahari se font l'écho de sa naissance miraculeuse. Contrairement aux récits plus anciens, ce n'est plus Rê, mais Amon, promu dieu monarchique, qui, avec l'assistance de Thot (jouant le rôle du messager, à l'instar de l'ange Gabriel !), de Khnoum et d'autres divinités, engendre et fait façonner à son image l'héritière du trône d'Horus. Puis il la présente à tous les dieux d'Égypte et manifeste sa volonté :

Voyez ma fille Khenemet-Imen-Hatchepsout, puisse-t-elle vivre / Aimez-la, reposez-vous sur elle.[2]

Devant les dieux et devant les hommes, Hatchepsout est le Roi Tout comme d'autres le feront après elle, la reine a élaboré, après coup, un récit mythique, créant, par la magie active des signes gravés dans la pierre, une réalité aussi vraie que l'histoire.

Aménhotep III agira de même à Louxor, peut-être pour faire oublier que sa mère, une princesse mitannienne, n'est pas porteuse de la légitimité pharaonique.

Ramsès ne peut y échapper. Fils d'une dame de modeste origine, conservant peut-être le souvenir d'une époque où sa famille n'était pas royale (il est né sous le règne d'Horemheb), il fait édifier pour sa mère un monument dont il ne reste que quelques blocs réemployés qui portent encore des bas-reliefs célébrant l'union d'Amon-Rê et de la reine :

...combien réjouissante est ma rosée ; mon parfum est celui du Pays du Dieu, mon odeur celle de Pount. J'établirai mon fils en qualité de roi.[3]

De ce fait est soulignée, rappelée, mise en valeur la double nature du Pharaon, à la fois d'essence divine et humaine, puisqu'il est né d'une mortelle fécondée par un dieu...

Le roi "élu"

Comme s'il ne suffisait pas d'être le fils miraculeux d'une divinité dynastique, le Pharaon se doit d'avoir été choisi. Ainsi, Hatchepsout affirme-t-elle que son père Thoutmosis 1er l'a désignée dès l'enfance pour lui succéder, suscitant pour cela l'approbation du dieu Amon dont il est le fidèle serviteur :

J'ai fait ce que ne cessait de désirer ton ka (. . .) À cause de moi, renouvelle tes faveurs pour ma fille... [4]

Ramsès II et Horus (Musée du Louvre)Ramsès Il, qui semble s'inspirer ouvertement du récit de Deir-El-Bahari, se déclare élu par son père Séthi, alors qu'il n'était qu'un enfant (nous savons qu'en réalité, l'événement, s'il eut vraiment lieu, se situe plus tard), et cela, avec la bénédiction d'Amon-Rê (temple de Séthi 1er, Gournah) :

Que soit stable, que soit stable la couronne sur ta tête...[5]

Un autre moyen de prévenir toute contestation et de conférer au règne une investiture divine est le recours à l'oracle, exercice auquel Hatchepsout et Thoutmosis III se prêtent avec succès. Plus tard, Horemheb (vers 1323 a.n.è.), le militaire à la légitimité plutôt discutable, sollicitera l'agrément du dieu. Ceci témoigne également de la puissance renouvelée du clergé thébain, au sortir de l'épisode amarnien, et de la nécessité, pour le nouveau roi, de se rallier ses suffrages.

Hatchepsout était une femme, Thoutmosis III le fils d'une concubine et Horemheb n'était pas de sang royal. Il leur a donc fallu, pour assurer la continuité dynastique, recourir à un artifice politico-religieux qui leur assurait, par la même occasion, l'appui du puissant clergé d'Amon. Alexandre le Grand, quoique macédonien, n'agira pas autrement lorsqu'il ira jusqu'à Siwah quêter l'approbation de l'oracle, après une traversée du désert quelque peu dramatique.

De la propagande?

A nos yeux d'Occidentaux rationnalistes, cette imagerie épique, ces récits et représentations où se mêlent allégrement l'histoire et le mythe pourraient passer pour une forme particulièrement emphatique de propagande, l'expression mégalomaniaque d'un pouvoir absolu en quête d'alibi. Ce serait ignorer que, dans le monde antique et particulièrement en Égypte, écrire, peindre et sculpter sont des actes sacrés et non la reproduction mécanique des apparences.

Il n'existe pas d'art égyptien à proprement parler, mais un artisanat qui se divise en de multiples spécialités, dont les noms illustrent parfaitement ce qu'elles représentaient pour la mentalité de l'époque où écrire, dessiner ou sculpter s'apparentait à la répétition de l'acte créateur du démiurge au commencement du monde.

Les hiéroglyphes (mot qui en grec, signifie "caractères sacrés") étaient appelés mdw nTr ("medou netjer" ou "paroles du dieu") par les Egyptiens eux-mêmes. Le sculpteur était sanx ("seankh" ou "celui qui fait vivre ") et le dessinateur sS od ("celui qui représente une forme").

Animer la pierre par la pratique de toutes ces formes de l'artisanat, c'était pour ainsi dire ré-engendrer l'univers, où, par une alchimie propre à la pensée égyptienne, se confondaient les faits et les mythes.

Toute représentation engageant les dieux et le Pharaon contribuait à la sacralisation du pouvoir et l'intégrait dans un contexte politico-religieux dépassant très largement le cadre de ce que nous appelons communément la propagande. C'était en quelque sorte exécuter un rituel destiné, comme d'autres, à maintenir la relation entre les hommes et les divinités.

Ce que l'artisan fixait dans la pierre, ce que le scribe inscrivait sur le papyrus, formes et signes, étaient toujours susceptible de s'animer. Prononcer les mots écrits entraînait la réalisation de ce qu'ils signifiaient : "Les mots sont plus forts que n'importe quel combat", enseignait le roi Khéti III à son fils Mérikarê.

Ramsès enfant couronné du disque solaire (Musée du Caire)Nous le voyons bien lorsque nous visitons les tombes où, prévoyant l'inévitable désaffection des vivants, les Egyptiens faisaient graver des images de tables d'offrande chargées de victuailles et invitaient les passants à prononcer tout haut l'offrande invocatoire qui fournirait au défunt toutes les nourritures dont il avait besoin pour assurer sa survie :

une offrande consistant en pain, bière, volatiles, bovins etc… pour le ka du bienheureux N.

Pour les Egyptiens, véritables inventeurs de la réalité virtuelle, le mot ou l'image étaient LA réalité elle-même, parole du dieu devenue perceptible. Toute représentation, image d'un dieu ou portrait d'un roi, était un hiéroglyphe. Pour nous en convaincre, il suffit de déchiffrer le rébus que Ramsès II, reprenant le thème de l'enfant royal, nous a laissé à la fin de son règne :

Ra, le disque solaire qui le couronne, Mes, l'enfant, Sou, la plante qu'il tient dans sa main gauche, Ra-mes-sou, Ramsès, Ra-ms-sw "c'est Rê qui l'a engendré".

Nous ne pouvons ignorer la grande valeur symbolique de cette façon d'écrire son nom, en l'associant au roseau de la royauté...

Notes

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