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L'homme qui voulut être un dieu

Dès que l'on pose le pied sur le sol égyptien, il est très difficile d'échapper à ce personnage envahissant et médiatique qui a laissé des traces absolument partout et une littérature intarissable sur d'innombrables monuments, qu'ils fussent les siens ou ceux de ses prédécesseurs.

Ramsès s'est fait dieu, mais ce fut une décision politique qui a porté ses fruits et non l'expression d'un ego pathologique.

Le gisant de Memphis.

Des relations difficiles

En Égypte ancienne, état et religion sont liés. Le rôle du Pharaon est d'être celui qui protège le pays du désordre, il est l' "interface" entre le profane et le sacré, entre le matériel et l'imaginaire, répétant chaque jour à travers les rituels, l'instant mythique de la première fois

Chef de l'État, il est aussi le premier prophète de tous les clergés, même si, dans la pratique, il délègue ce rôle à des prêtres, qu'en principe, il choisit lui-même, quoique dans les périodes d'affaiblissement de son pouvoir, ces charges aient eu tendance à devenir héréditaires.

Corrompus et influents, plus riches à certaines époques que le roi lui-même, fort éloignés des préoccupations spirituelles qu'on leur prête habituellement, les différents clergés d'Egypte forment un état dans l'état, constituant un réel danger pour la monarchie.

Hatchepsout s'est proclamée fille du dieu Amon et Thoutmôsis III s'est prétendu légitimé par un oracle ; il apparaît bien que le dieu, ou plutôt ses prêtres, "tiraient les ficelles" jusque dans les plus hautes sphères.

Soumission parfois clamée bien haut, comme en témoigne cette inscription d'Hatchepsout :

Ainsi, j'ai agi conformément à ce qu'il a ordonné, car c'est lui qui me guidait. Jamais je n'ai conçu de projet qui ne fût de son fait. C'est lui qui m'indiquait la route à suivre.[1]

On ne peut être plus clair...

Amon, divinité obscure propulsée au premier plan par l'avènement de la XVIIIe dynastie commence à prendre de l'importance dès le Moyen Empire en s'appropriant certains attributs de Rê, devenant Amon-Rê, symbole de l'union, sans cesse remise en question, du Nord et du Sud. C'est lui qui confère la royauté à l'élu de son choix :

Je te donne mon héritage dans la vie entière et la force, tu saisiras le Double Pays grâce à la puissance, tandis que tu apparaîtras radieux comme ton père Rê.[2]

Même si le règne d'Akhénaton apparaît aujourd'hui sous le signe du fanatisme religieux et de l'outrance, s'achevant dans la ruine et le désordre, il constitue probablement l'apogée d'une crise majeure entre les prêtres de Karnak et le pouvoir royal.

Résoudre les conflits

Ramsès connaît le péril qui le guette et dès la première année de son règne, il choisit des hommes nouveaux, des hommes à lui, pour le servir et le représenter, allant jusqu'à exercer lui-même brièvement le rôle de premier prophète d'Amon.

"Il décentralise le pouvoir clérical en favorisant d'autres dieux qu'Amon de Thèbes : en particulier Ptah de Memphis et Rê d'Héliopolis. Dès qu'il le peut, ce sont ses propres enfants qu'il désigne pour exercer les plus hautes fonctions sacerdotales (Khâemouaset à Memphis en l'an 46 et Méryatoum à Héliopolis en l'an 26).

En Égypte, si les manifestations du divin sont multiples, la divinité est unique, mais les Égyptiens répugnent à abandonner l'individualité de leurs dieux. Loin d'aboutir à la simplification, la réflexion théologique semble procéder par accumulation et complexification. Les théologiens au service du roi ont donc pour mission de concilier les différentes tendances et de résoudre les conflits. Mais il est évident que leurs motivations ne sont pas aussi pures qu'elles le devraient.

C'est dans la faillite des excès d'Akhenaton qu'il faut rechercher l'origine du discours polico-religieux de Ramsès II. Akhenaton, qualifié à tort de monothéiste, a persécuté les dieux traditionnels, sans doute parce que les prêtres d'Amon mettaient en danger jusqu'à sa propre vie. Ramsès les respecte, mais il s'efforce de limiter le pouvoir de leurs clergés. Rendu méfiant par l'expérience d'Akhenaton, il va jouer un rôle de rassembleur, en fédérant tous les courants et en les centralisant sous sa propre autorité.

Les dieux de Ramsès

Ramsès accole son nom à celui des principales divinités qui deviennent ainsi des "dieux-de-Ramsès" , dans un but d'unification. Il étend la divinité de sa fonction à sa personne, établit et organise son propre culte à travers le pays, en multipliant les colosses et les statues, qui sont autant d'hypostases du génie royal.

Ramsès rendant le culte à sa propre image (Abou Simbel).L'organisation du culte de Ramsès-le-dieu n'est pas le symptôme d'un dérèglement de la personnalité, mais un acte hautement politique. Chaque image de lui-même, dotée d'attributs et d'épithètes spécifiques, lui permet de n'être plus seulement l'officiant du rituel mais celui pour qui le rite est accompli.

Il se fait représenter célébrant le culte pour sa propre image, ce qui, à nos yeux d'Occidentaux, peut paraître surprenant, voire scandaleux. Mais ce n'est pas à lui-même en tant qu'homme qu'il rend hommage, mais au dieu incarné par sa personne.

Ouvrant certains espaces des temples au public, il donne l'impression d'encourager ce que l'on appelle la "piété personnelle", nécessaire à l'épanouissement de l'individualité. Accédant plus directement à la divinité, le peuple honore de sa gratitude celui qui le permet, Ramsès. A côté des dieux, égyptiens ou même étrangers, il multiplie ses propres images dans ces lieux ouverts si bien que l'accès à la divinité passe par lui. Ainsi, sous une apparence d'immense tolérance religieuse, il contrôle plus étroitement que jamais la ferveur de ses sujets. Et c'est là encore une subtile manœuvre politique.

Ramsès le dieu

Au vu du peu d'événements spectaculaires ayant marqué les 50 dernières années du règne de Ramsès II (au grand désespoir des amateurs de grandes batailles), il est évident que cela a marché. Il n'y eut ni famine, ni complot, ni révolte sérieuse tant qu'il fut sur le trône, et, pour ce temps du moins, les prêtres restèrent à leur place.

La théologie politique de Ramsès II, toute étrange qu'elle puisse nous paraître aujourd'hui, a fait la preuve de son efficacité. Le seigneur des Deux-Terres, grâce à la toute puissance qu'il a su acquérir, a garanti à son peuple une période de paix et de prospérité qui s'est étendue sur deux, voire trois générations.

C'est sans doute à cela, plus qu'à ses prouesses guerrières assez mineures, qu'il faut attribuer la place qu'a pris, dans la mémoire collective, Ramsès II, l'homme qui s'est déifié de son vivant.

Ramsès II en majesté (Musée du Caire)

Notes

[1]Inscription de l'obélisque d'Hatchepsout à Karnak [Retour]
[2]Amon à Thoutmôsis II (Karnak) URK IV, 854 [Retour]

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