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Le voyage posthume d'un chef d'état

Médaille réalisée par Paul Belmondo à l'occasion de la venue de Ramsès II à Paris.

Accueil protocolaire au Bourget.Base aérienne du Bourget (Dugny), le 26 septembre 1976, 17h : en présence du ministre des Universités, Alice Saunier-Séïté, du général commandant la maison militaire du président Giscard d'Estaing, de l'ambassadeur d'Egypte Hafez Ismaël et du commandant de la base, la garde républicaine rend les honneurs réservés aux chefs d'état à... une simple caisse portant les mentions "haut" et "bas" ! "C'est une des choses les plus étranges que j'aie jamais eu à faire...", confiera quelques années plus tard le chef de la musique au micro d'une radio de service public.

Dans cet emballage discret, débarqué d'un Transall français venu du Caire, un visiteur de marque, mort depuis 3189 ans !

Ramsès, prêt pour le voyage.C'est à l'occasion de la préparation de l'exposition "Ramsès le Grand", au Grand Palais à Paris, que Mme Christiane Desroches-Noblecourt obtient des gouvernements français et égyptien toutes les autorisations nécessaires à la venue du Pharaon dont la momie se dégrade irrésistiblement, faute d'un environnement approprié.

Après de longues tractations entre les deux Présidents, le fragile voyageur est enfin préparé à supporter son transport à bord d'un avion de l'Armée de l'Air.

Un laboratoire sur mesure

Sous la direction de Lionel Balout, doyen du Musée de l'Homme à Paris, un local climatisé est aménagé au laboratoire d'anthropologie. Les installations, dignes des industries les plus pointues de l'époque, ont pour but de maintenir une température et un degré d'hygrométrie constants pendant les sept mois que durera le séjour de Ramsès à Paris.

L'auguste visiteur, après avoir été extrait de son sarcophage, qui sera lui aussi restauré et stérilisé, repose sur un chariot chirurgical pourvu d'un brancard indépendant permettant la radiographie et la radioscopie (le scanner n'est pas encore d'actualité).

Placée sous la direction du Professeur Balout, une équipe de 105 chercheurs et techniciens assurent les travaux d'investigation, de sauvetage et veillent à la sécurité de la momie.

S'inspirant de travaux antérieurs effectués en Egypte par le docteur Maurice Bucaille, un programme est établi en tenant compte des contraintes imposées par le gouvernement égyptien (en particulier, la momie ne doit pas être manipulée, ce qui interdit certains angles de prise de vue pour la radiographie) :

Les tribulations d'un Pharaon défunt

Dans l'état actuel de nos connaissances, il ne semble pas y avoir de doute sur l'identité des momies de la 19e dynastie, Séthi 1er, Ramsès II ou Mérenptah.

Après que la tombe eut été scellée, pensait-on alors, pour l'éternité, il ne fallut pas attendre longtemps avant que les pillards ne s'y attaquent : une première tentative de pénétration eut lieu en l'an 29 de Ramsès III, puis des pillages un peu plus tard, dans plusieurs tombes de la Vallée des Rois. Les momies furent arrachées à leurs sarcophages, dépouillées de leurs bandelettes et de leurs amulettes protectrices, les objets précieux et les offrandes qui devaient agrémenter leur séjour dans l'au-delà furent emportés ou saccagés.

Un premier déménagement fut décidé par les prêtres qui rassemblèrent les dépouilles vénérables des pharaons des 18e et 19e dynasties dans les tombes d'Aménhotep II et de Séthi 1er. Deux siècles plus tard, sous la responsabilité du grand-prêtre Hérihor (vers l'an 1090), les momies, grossièrement restaurées, pourvues de linceuls de lin et de piètres répliques de leurs parures royales, furent réinstallées dans des sarcophages d'emprunt et dûment "étiquetées".

Peu après, la tombe de Séthi 1er ayant été violée à son tour, l'on déménagea de nouveau les momies royales dans le plus grand secret, à l'occasion des funérailles du grand prêtre d'Amon, Pinedjem 1er. Ramsès II et ses compagnons de misère furent réensevelis avec un procès-verbal des opérations et le reste de leur trésor, dans un modeste caveau peu éloigné du temple de Deir-El-Bahari, pour y reposer en paix, jusqu'au 6 juillet 1881, jour où Auguste Mariette rouvrit la cachette et emporta au Caire les vestiges qui s'y trouvaient, au grand dam des détrousseurs de momies.

Dans les années qui suivirent, la momie de Ramsès II subit encore de nombreux outrages, examinée sans précaution ni respect, comme en témoigne un hallucinant récit de Pierre Loti, oubliée dans un logement de fonction voisin du musée, puis livrée à la curiosité de tous, sans qu'aucune mesure de protection ne soit prise. C'est ainsi qu'exposée à des conditions atmosphériques et biologiques déplorables, elle encourait le risque de disparaître à jamais, attaquée par divers agents pathogènes qu'il convenait d'identifier et de détruire, ce qui fut fait, en 1977.

Examens radiologique, endoscopique et détermination de la couleur des cheveux

Dans les limites imposées par le gouvernement égyptien, les ressources les plus modernes de l'imagerie médicale seront utilisées pour déterminer l'état de santé de la momie : xérographie, chromo-densitographie et endoscopie. Ces techniques permettent de mieux cerner l'homme, tel qu'il se présentait à la fin de sa vie, de reconstituer son parcours post-mortem, avec des méthodes dignes de la police scientifique, et de compléter nos connaissances des techniques de momification qui avaient cours au Nouvel Empire.

Crâne, rachis cervical, thorax et squelette

Chromo-densitographie du rachis cervical (Musée de l'homme).L'examen radiologique de la momie a mis en évidence un certain nombre d'éléments, intéressant tout à la fois les particularités physiques et l'état de santé du pharaon ainsi que les traitements qui lui ont été appliqués après son décès :

Détermination de l'âge

L'examen dentaire permet de situer l'âge approximatif de la mort aux environs de 80 ans, à plus ou moins cinq ans, ce qui contredit quelque peu la chronologie du règne. Dans l'hypothèse la plus pessimiste, et si nous nous tenons à la valeur de 67 ans attestée aussi bien par les sources contemporaines (la dernière date attestée est le 18e jour du premier mois de la saison de l'Inondation de l'an 67) que par ses successeurs qui se référaient volontiers à l'exceptionnelle longueur de son règne, Ramsès II serait monté sur le trône à l'âge de 8 ans ! Dans l'autre cas, nous obtiendrions une valeur déjà plus proche de ce qui est communément admis (18 ans au lieu de 25)... Mais aucune méthode ne semble véritablement fiable dans ce domaine, surtout avec un "patient" momifié depuis plus de trente siècles et sur lequel on ne peut opérer aucun prélèvement, sous peine de déclencher un incident diplomatique.

Plus grands sont les bienfaits que j'ai accomplis pour ton domaine, afin d'entretenir toutes choses utiles et toutes choses bénéfiques qui puissent être faites pour ton sanctuaire chaque jour, au cours de ces quatre années, que ce qu'a fait pour toi le roi Ousermaâtrê-Setepenrê, le grand dieu durant ses soixante-sept ans. Aussi puisses-tu me donner le long temps de vie et la glorieuse royauté que tu lui as accordés.[1]

Ainsi s'exprime Ramsès IV, sur une stèle d'Abydos, confirmant la durée de 67 ans. Sans doute savait-il de quoi il parlait...

Une émouvante découverte

Ramsès, peu après son arrivée au Musée de l'homme.La chevelure de Ramsès II, qui paraît, à l'observation visuelle, d'une couleur jaune pâle, probablement due à une teinture diluée à base de henné, se réduit à une couronne temporo-occipitale correspondant à un stade avancé de la calvitie.

L'extrême fragilité des échantillons s'explique par l'usage intensif de soins (teinture et brossage) ayant altéré les fibres, du vivant même de Ramsès. L'étude des propriétés physico-chimiques des cheveux prélevés a permis de conclure que la tête n'avait pas subi de traitement au natron.

Examinés au microscope, les cheveux de Ramsès présentent une section fortement elliptique, fréquemment observée chez les Européens, lorsqu'elle n'est pas due à un phénomène de compression mécanique (région occipitale par exemple).

L'échantillon comporte une fraction de cheveux qui montrent des pigments roux. En d'autres termes, il y a une très forte probabilité pour que Ramsès, personnage hors du commun s'il en fut, ait de plus arboré une chevelure blonde ou roux clair, phénomène exceptionnel dans un pays d'hommes bruns et qui fut, en son temps, certainement exploité par ce Pharaon sachant si bien retourner à son profit des circonstances parfois difficiles.

Faune et flore

Le processus de la momification mettait en jeu diverses espèces de plantes indigènes ou importées connues pour leurs propriétés antiputrides, antibactériennes ou insecticides.

Parure royale

Lorsque Maspéro découvrit la momie, en 1881, elle était ornée de guirlandes de fleurs probablement composées avec le plus grand art par les prêtres de la XXIe dynastie qui l'inhumèrent dans la cachette de Deir-El-Bahari. Treize guirlandes composées de feuilles de mimusops L. (perséa) et de fleurs de lotus bleu ornaient le corps. Sur le cou de la momie, on découvrit de menus fragments provenant d'une variété de narcisse.

Pollen

L'analyse pollinique effectuée à partir d'échantillons prélevés dans la cavité abdominale révèle la présence d'une flore de jardin, composée d'orties, de centaurées, de renoncules, de filaires, un arbuste assez répandu dans les régions méditerranéennes, de chanvre, dont les usages étaient nombreux, aussi bien en médecine que dans l'artisanat, de jujubier, de platane, de tilleul (probablement importé). A proximité devaient se trouver des champs, comme en témoignent des pollens de céréales et un unique échantillon, plus surprenant, de coton, végétal dont la date d'introduction en Égypte n'est pas encore connue.

Représentée par des millions de pollens, une plante appartenant à la famille des composées tubuliflores (réputées depuis la nuit des temps pour leurs vertus multiples), domine très largement dans la substance ayant servi au cours de l'embaumement, mais compte tenu de la richesse de ce groupe qui comprend de nombreuses espèces (camomilles, chrysanthèmes etc.) il n'a pas été possible de l'identifier précisément.

Bois

Le bourrage végétal remplissant la cavité abdominale de la momie est constitué de débris végétaux contenant des copeaux de bois et des graines. Après analyse, le bois se répartit en deux catégories :

Graines

Les échantillons comportaient des graines de lin, de coloquinte, connue comme purgatif, vermifuge et contraceptif, ainsi que des grains de poivre (espèce importée).

Notons que le lin entre également dans la confection des bandelettes, ce qui n'étonnera personne.

Un mystère botanique

Uniformément répartie dans tous les prélèvements et jusque dans les endroits les plus inaccessibles de la momie, ce qui exclut en principe l'hypothèse d'une supercherie, l'analyse révèle la présence d'une plante appartenant au genre nicotiana L., auquel appartiennent entre autres, le tabac et le pétunia. Des investigations poussées (recherche d'alcaloïdes spécifiques à la famille des solanacées) ont permis de déceler la présence de nicotine.

L'espèce exacte n'a malheureusement pu être déterminée mais il semble évident, sans aller jusqu'à invoquer d'hypothétiques voyages transatlantiques, que les Égyptiens ont connu ces espèces plus tôt qu'on ne le croyait.

Le problème continue d'échauffer l'imagination des chercheurs "sérieux" comme des amateurs de mystère...

Etude bactériologique

La pauvreté de la faune bactériologique atteste de la parfaite réussite du processus d'embaumement, même après tant de siècles et de tribulations. Les rares bactéries détectées sont communes dans l'atmosphère. La déshydratation poussée des échantillons recueillis explique également cette absence de vie.

Une sérieuse menace

Les conditions d'exposition de la momie au musée du Caire ont favorisé la prolifération de champignons et de moisissures entraînant une dégradation rapide, menaçant, à terme, son existence. 89 espèces (dont le redoutable Daedalea biennis), réparties en 370 colonies, ont été identifiées et mises en culture.

Présence d'insectes

La momie de Ramsès II, tout comme d'autres, et surtout pendant son séjour au musée du Caire, a été l'objet d'attaques de la part d'acariens, de mites, de coléoptères (vivant aux dépens de substances d'origines animale ou végétale, dont un specimen précisément connu pour être un prédateur du tabac), plus rarement de diptères (mouches).

Minéraux et autres substances

Gomme

La composition chimique de la gomme prélevée sur la momie de Ramsès II est très proche de la gomme adragante (gomme produite à partir de plantes - astragales - appartenant à l'ordre des papilionacées).

Sable

Après avoir été comparés à des témoins provenant de diverses régions d'Égypte, les minéraux sous forme de sable (augites, hornblendes vertes, biotite brune, zircon, grenat, olivine) récoltés dans la momie de Ramsès s'avèrent originaires de la région de Karnak. Leur étude a été le point de départ d'intéressantes recherches minéralogiques indépendamment de ce cas particulier. Deux hypothèses s'opposent : soit la contamination a eu lieu au moment des pillages ou du réensevelissement qui a suivi, soit elle a eu lieu au cours de la momification, ce qui signifierait que Ramsès II, à ce moment-là, se trouvait dans la région de Thèbes et non pas en Basse-Egypte, comme il est communément admis.

Datation au carbone 14

L'examen a porté sur deux fragments de bandelettes, l'un prélevé sous le talon de la momie, l'autre dans la cavité abdominale. Le résultat global, qui n'est pas exceptionnel dans le contexte égyptien est de 40 à 50 ans postérieur à la date supposée de la mort de Ramsès II. Après correction par la méthode de la dendrochronologie, l'on obtient au contraire un décalage de presque un siècle et demi dans l'autre sens, déjà observé pour des objets provenant de tombes de la même période. Cet écart est inexplicable actuellement.

Par contre, que les deux échantillons de bandelettes présentent une faible différence d'âge s'explique par la restauration hâtive dont la momie a été l'objet lors d'un de ses "déménagements".

Le sauvetage de la momie

Le projet NUCLEART

Dans les années 60, les ingénieurs du Centre d'Etudes Nucléaires de Grenoble imaginèrent un moyen d'appliquer les propriétés des rayons gamma, issus de la désintégration du Cobalt 60, à la conservation des oeuvres d'art, s'inspirant des techniques de stérilisation à froid déjà employées dans l'industrie. Ainsi naquit le projet NUCLEART.

Ce projet fait appel à deux propriétés intéressantes du rayonnement gamma :

Bien que diverses craintes aient été exprimées par la suite, l'exposition aux rayons gamma ne provoque pas de radioactivité résiduelle ; il n'y a donc aucun danger, ni pour le personnel du musée, ni pour les visiteurs.

Les soins prodigués à Ramsès II

Compte tenu de la gravité et de la diversité des attaques subies par la momie de Ramsès, de nombreux contrôles ont été nécessaires avant de passer à l'application du traitement :

Ramsès II, réinstallé dans son sarcophage à l'intérieur de sa vitrine d'exposition, a été exposé au rayonnement gamma 12 heures durant, le 9 mai 1977, dans l'installation Poséidon du CEN-Saclay. Toutes les espèces qui menaçaient son existence ont été totalement éradiquées.

Le 10 mai 1977, Ramsès II, aussi entouré qu'un chef d'état vivant, regagna l'Égypte pour être exposé, dans des conditions aussi dignes que possible, au Musée du Caire où il repose désormais, dans une vitrine stérile.

Un peu plus proche et plus humain

Bien que l'imagerie officielle ait peu à voir avec la réalité, comment ne pas reconnaître dans ce portrait ayant appartenu aux fresques merveilleuses du temple d'Abydos, le noble profil de Ramsès, tel que nous le connaissons aujourd'hui ?

En momifiant leurs morts pour leur assurer une vie éternelle, les Egyptiens ne pensaient évidemment pas au service qu'ils rendaient aux archéologues du futur, mais cette pratique, en nous permettant d'approcher ces figures d'un passé très lointain, de nous faire une idée approximative de leur aspect physique, nous les rend sans doute plus proches et plus réels.

Au-delà de la découverte scientifique, lorsque nous contemplons ces témoins d'époques si reculées que l'Europe n'était pas encore sortie de la préhistoire, nous entrons dans le registre d'une émotion très particulière.

Ramsès, dans son laboratoire du Musée de l'homme. En restituant son épaisseur "humaine" à un Ramsès II qui nous apparaît le plus souvent comme une sorte de demi-dieu plutôt que comme un homme, l'étude de sa momie a permis quelques découvertes tour à tour émouvantes, inattendues, déconcertantes, que ce soit la couleur de ses cheveux, le catalogue impressionnant des maux qui l'ont accablé en son âge mûr ou la présence non encore élucidée d'une plante que l'on pensait avoir été importée par Christophe Colomb...

Alors, à quoi ressemblait Ramsès II ? Les résultats des investigations le présentent comme un individu de "race" blanche ("leucoderme" est le terme exact), à la chevelure légèrement ondulée, blonde ou roux clair, dont le physique l'apparenterait aux Berbères d'Afrique du Nord. Un peu d'imagination nous permettrait d'imaginer un homme de stature élancée (environ 1.75m), probablement bien musclé en son jeune âge, si l'on se réfère aux écrits égyptiens qui s'étendent longuement sur les exercices physiques (chasse, tir à l'arc et autres) auxquels étaient soumis les princes du Nouvel Empire, au profil aquilin, au menton court et volontaire rappelant très nettement les statues de sa mère Touy et de sa fille-épouse Mérytamon.

En guise de conclusion, abandonnons la parole au Professeur Margaret Murray :

Ramsès avait environ 18 ans quand il monta sur le trône, et, s'il faut en juger par les effigies qu'il a laissées, il était extraordinairement beau. Des portraits de lui à cet âge subsistent sur les murs du temple de Séthi en Abydos [...] La statue de basalte du musée de Turin le représente un peu plus âgé. A la fin de sa vie, il perdit son look et au milieu du long visage émacié de sa momie, le nez aquilin se dresse, proéminent, et domine toute la physionomie.
Ramsès II, musée de Turin

Tu as rendu le courage à l'Égypte, car tu es son Seigneur ;
tu as étendu tes ailes au-dessus de son peuple,
ainsi es-tu pour elle une muraille de cuivre...

Notes

[1]KRI VI, 19 [Retour]

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