home

Akhénaton, le faux Prophète de l'Egypte (Revue)

TITRE           Egypt's False Prophet, AKHENATEN

AUTEUR(S)    Reeves, Nicholas

ÉDITIONS      New York & London, Thames and Hudson, 2001. 208 pages, 141 illustrations; ISBN : 0-500-05106-2

Le livre de Nicholas ReevesAkhenaton n'était ni un illuminé, ni un prophète. Sa démarche, étudiée à la lumière d'une pensée qui ne cherche pas à tout prix à voir en lui le précurseur du monothéisme, répondait à des motifs politiques précis. Utilisant avec un parfait cynisme toutes les ficelles de l'extrémisme religieux, Akhenaton ne poursuivit qu'un seul but : concentrer tous les pouvoirs entre ses mains pour asservir l'Egypte sous le poids d'une dictature telle qu'elle n'en avait jamais connu auparavant.

Avec objectivité, Nicholas Reeves démonte le mécanisme de l'"hérésie" et tente d'apporter sa réponse aux questions obsédentes posées par l'une des périodes les plus étranges de l'histoire pharaonique. Sans vouloir reprendre le récit bien connu de l'épisode amarnien, il m'a paru intéressant de souligner les points les plus frappants de sa démonstration.

Voyez, je dois vous informer concernant la forme des dieux[...] je les ai vus comme ils cessaient d'exister, l'un après l'autre, [...] excepté le dieu qui s'engendra lui-même.

Les sources

Thoutmôsis III (musée de Louxor)Le Nouvel Empire, inauguré par la retraite des Hyksôs et le retour au pouvoir d'une dynastie de rois thébains, vit s'épanouir les prétentions impériales de grands chefs militaires, les Thoutmôsides.

L'Égypte acquit alors un statut inégalé au premier rang des grandes puissances, les richesses affluèrent et allèrent gonfler le trésor royal, mais aussi celui d'Amon, dont l'influence s'accrût, tandis que le roi se trouvait contraint de déléguer une partie de ses pouvoirs à une administration de plus en plus complexe et indépendante.

Contrairement à l'image semi-divine et hiératique que les rois d'Égypte ont voulu laisser d'eux-mêmes, il faut imaginer autour d'eux une cour où les manœuvres politiques et les manipulations étaient aussi impitoyables qu'ailleurs. Le Pharaon devait compter, chaque jour davantage, avec un clergé corrompu et influent, fort éloigné des préoccupations spirituelles qu'on lui prête habituellement.

Bien qu'il soit difficile aujourd'hui de connaître les raisons précises qui ont propulsé Hatchepsout sur le trône et lui ont permis d'exercer le pouvoir en tant que roi à part entière, il est évident qu'elle dut son maintien pendant si longtemps (22 ans) au support d'alliés puissants et sûrs, et ce ne fut pas sans contrepartie.

Hatchepsout se proclamait fille du dieu Amon et Thoutmôsis III se prétendait légitimé par un oracle ; il apparaît que le dieu, ou plutôt ses prêtres, "tiraient les ficelles".

Le grand prêtre Hapouseneb qui exerça aussi la charge de vizir, l'indispensable Senmout, architecte de Deir-el-Bahari et précieux collaborateur, appartenaient tous deux au temple d'Amon. Ils furent un soutien efficace pour la femme-roi et s'assurèrent sans doute de sa soumission à la puissance du temple… Soumission clamée bien haut :

Ainsi, j'ai agi conformément à ce qu'il a ordonné, car c'est lui qui me guidait. Jamais je n'ai conçu de projet qui ne fût de son fait. C'est lui qui m'indiquait la route à suivre [1].

On ne peut être plus clair…

Un joug qui fut bientôt secoué par ses successeurs, par Thoutmôsis III en particulier, dont les campagnes militaires n'avaient pas pour seul objectif d'agrandir l'empire et de procurer des richesses à l'Égypte, mais aussi de regagner le terrain qu'Hatchepsout avait cédé aux prêtres de Karnak. A la fin de son règne, il désigna son héritier (Amenhotep II) pour éviter que ne se reproduise l'aventure d'Hatchepsout et, conforté dans son autorité, put se permettre de proscrire la mémoire de sa belle-mère en martelant ses cartouches, ce qu'il n'avait pu faire plus tôt.

La période de paix qui suivit, commençant sous le règne de Thoutmôsis IV, vit se dérouler une bataille au moins aussi redoutable que celles gagnées au-dehors : celle que le Pharaon dut mener pour reconquérir son autorité sur la scène domestique.

Rivalités divines

A Amon, divinité obscure propulsée au premier plan par l'avènement de la XVIIIe dynastie, s'opposait Rê, l'antique dieu solaire d'Héliopolis. Déjà, au Moyen Empire, Amon avait commencé à prendre de l'importance et s'était approprié certains attributs de Rê, devenant Amon-Rê, symbole de l'union, sans cesse remise en question, du Nord et du Sud.

Les origines géographiques des différents souverains conditionnaient le difficile dialogue entre la royauté et les grands clergés du pays. Thoutmôsis IV, homme du nord, n'allait rien faire pour faciliter ses relations avec le dieu de Thèbes et c'est sans doute ainsi qu'il faut interpréter la stèle dite du Songe, qu'il laissa entre les pattes du grand sphinx. Dans cette inscription, qui ne contenait aucune mention du dieu Amon, il révéla sans ambiguïté l'identité de ses "sponsors", les prêtres d'Héliopolis :

Je suis ton père, Horus-dans-l'Horizon-Khépri-Rê-Atoum ; je te donnerai la royauté sur la terre, à la tête des vivants, tu porteras la couronne blanche et la couronne rouge sur le trône de Geb, le prince (des dieux). La terre t'appartiendra dans sa longueur et dans sa largeur, et tout ce qu'éclaire l'œil brillant du Maître de l'Univers.[2].

L'accession d'hommes du nord aux postes clés de l'administration traduisit cette recherche d'équilibre, aussi bien sous le règne de Thoutmôsis IV, que sous celui d'Amenhotep III. De même, dans la vie spirituelle de la cour, un très net déplacement des croyances (officielles) s'opéra en faveur du dieu d'Héliopolis, en même temps que l'accent fut mis sur le caractère divin de la royauté, en une sorte de retour aux valeurs de l'Ancien Empire.

L'émergence de l'Aton

C'est alors que l'Aton surgit sur le devant de la scène, ci-devant émanation du dieu solaire devenue divinité à part entière sous le règne de Thoutmôsis IV.

Sporadiquement, des représentations du disque solaire dotées de deux bras, étaient apparues pendant le règne d'Amenhotep II, mais l'Aton n'existait alors qu'en tant que manifestation visible, corps rayonnant de Rê, énergie lumineuse. Pus tard, cette image allait être supplantée par le fameux disque aux rayons terminés par de petites mains présentant le signe ankh aux membres de la famille royale amarnienne.

En Egypte, à cette époque d'une exceptionnelle richesse intellectuelle, artistique et matérielle, affluaient non seulement les produits de luxe, mais aussi les hommes… et les idées. La récente découverte d'Aper-El, vizir du nord sous les Pharaons Amenhotep III et IV, personnage d'origine étrangère, témoigne de ce brassage. Les cultes de Baâl, Astarté et Rechep prirent de l'importance, et bien que demeurant le dieu officiel de l'Empire, Amon vit son influence fortement contrebalancée par ce foisonnement théologique tout autant que par son rival héliopolitain.

Dans ce difficile dialogue, l'Aton, universel, visible en tous lieux, vint à point pour exprimer la vision nouvelle - impériale - que Pharaon souhaitait révéler, de son autorité.

Familles influentes

Comme Toutankhamon plus tard, Amenhotep III n'était qu'un enfant lorsqu'il monta sur le trône à la mort de son père. Il est donc certain que le pouvoir a reposé, du moins temporairement, entre les mains de conseillers plus ou moins occultes.

Bien que la documentation ne fournisse aucune preuve formelle, de solides indices semblent désigner une puissante famille d'Akhmîm (160 km au nord de Thèbes). En l'an 2 de son règne, Amenhotep III épousa Tiyi, fille de deux personnages influents, Youya et Touya, dont la tombe, presque intacte, a livré deux momies exceptionnellement bien conservées et d'inestimables informations sur les mœurs sophistiquées de cette fin de la XVIIIe dynastie.

Que la reine et sa parenté fussent ensuite presque systématiquement associées au nom du roi est remarquable et traduit la position éminente qu'occupait sa famille auprès du trône. Thoutmôsis III, Amenhotep II et Thoutmôsis IV, peut-être échaudés par l'aventure d'Hatchepsout, n'avaient pas donné autant d'importance à leurs compagnes, ni surtout désigné de Grande Épouse Royale.

Un autre indice important réside dans la titulature de Youya, qui, loin d'être un roturier ordinaire, portait le titre de "général de la charrerie", entre autres distinctions honorifiques. Son appartenance à la caste militaire à côté de ses obligations sacerdotales, à un moment où il importait de neutraliser l'influence des prêtres, a probablement joué en sa faveur.

Touya cumulait, elle aussi, les honneurs : "supérieure du harem de Min", "chanteuse d'Amon", "chanteuse d'Hathor" et leur progéniture était appelée à se distinguer. A côté de Tiyi, la Grande Epouse Royale, dont l'ascendant s'exerça bien après la mort du roi, le couple avait deux fils : Aanen, grand prêtre de Rê à Thèbes et second prophète d'Amon, et probablement Ay, possible géniteur de Néfertiti, qui sut traverser sans dommage la période agitée suivant la disparition d'Akhenaton, pour finalement, monter sur le trône. Si de surcroît Moutnedjmet, l'épouse de son successeur Horemheb, se révélait être également la fille d'Ay, l'on comprendrait jusqu'à quel niveau cette tribu étendait ses ramifications.

Ainsi donc, loin d'être la créature intouchable et toute-puissante qui s'affichait sur les murs de ses temples, le Pharaon se trouvait au centre d'un réseau d'influences complexes où s'affrontaient, avec les armes propres à une cour orientale, les principaux acteurs de la destinée du Double-Pays…

Dans les cas extrêmes, comme Amenemhat 1er et Ramsès III, sa vie pouvait être directement menacée.

Divine royauté

Amenhotep III (musée de Louxor)Amenhotep III, fastueux et sophistiqué, ne s'inscrirait pas longtemps dans la tradition des rois-héros thoutmôsides. Tout au long de son règne, il insista sur sa relation privilégiée avec le monde divin, plutôt que sur ses qualités athlétiques et ses exploits guerriers.

Bien que l'influence d'Héliopolis ait continué à croître, il revendiqua la paternité d'Amon comme l'avait fait Hatchepsout :

Amenhotep seigneur de Thèbes est le nom de cet enfant que j'ai placé dans ton corps [3].

Mais le contexte s'avérait bien différent : le vizir Ptahmose était un homme du nord et tenait bien en mains les rênes de l'état, tandis que le clergé d'Amon, provisoirement muselé, ne prétendait plus à la primauté sur les prêtres de Haute et Basse Égypte.

Sous le règne d'Amenhotep III, la reine acquit un statut inégalé jusqu'alors ; son nom devint partie intégrante de la titulature royale, elle reçut un culte en tant qu'incarnation d'Hathor et à ce titre, devint la parèdre du roi dans le monde des dieux, rouage essentiel du processus de divinisation de la fonction royale qui est la caractéristique de ce règne.

Le prenomen d'Amenhotep III, Neb-Maât-Rê, sous forme de rebus. Monté sur le trône comme un être semi-divin, Amenhotep III a quitté cette vie tel un vrai dieu, pourvu de son propre clergé et explicitement assimilé à "Aton, le disque resplendissant".

L'iconographie de cette époque indique clairement la mutation que subit l'imagerie royale : contrairement à ses prédécesseurs qui s'unissaient au dieu dans la barque solaire, il EST le dieu et occupe sa place dans la dite barque.

Devenir un dieu implique de prendre de la distance avec les affaires de ce monde, ce qui, sans doute arrangeait Amenhotep III, dont les goûts le portaient davantage vers les plaisirs de la vie que vers les rigueurs de la haute politique. Cet abandon du gouvernement des hommes entraîna peut-être l'adoption d'un représentant terrestre, un corégent, en la personne du prince héritier. Celui-ci ne fut pas celui que l'on éduquait dans ce but et qui semblait manifester de réelles aptitudes, mais un outsider.

Qui était Akhenaton ?

La grande épouse royale Tiyi donna naissance à six enfants au moins, dont deux fils, Thoutmôsis et Amenhotep. Plus personne ne croit à présent que Toutankhamon ait été un rejeton tardif d'Amenhotep III, une telle hypothèse entraînant d'insolubles problèmes de chronologie.

Des deux princes, seul l'aîné, Thoutmôsis, laissa d'incontestables traces dans la documentation, en relation avec ses fonctions de prêtre-sem et grand prêtre de Ptah à Memphis. Amenhotep, le cadet que rien ne destinait à la royauté, resta dans l'ombre, jusqu'à la 30ème année du règne, où la mort prématurée du prince Thoutmôsis le propulsa au rang d'héritier en titre, peu avant la célébration de la première fête-sed de son père.

Ce fut un coup du destin, inattendu et cruel : il n'avait jamais été prévu qu'Amenhotep (IV) régnerait, et pour l'Egypte, c'eût été beaucoup mieux qu'il ne le fît jamais [4]...

Amenhotep IV naquit aux environs de l'an 18 et fut probablement éduqué à Héliopolis, alors que son frère l'était à Memphis. La documentation contemporaine ne permet pas de connaître exactement les influences qui furent à l'origine de ses convictions religieuse, mais un texte du IIIe siècle laisse entrevoir une possible connexion avec son homonyme Amenhotep, fils de Hapou. Il se peut également que son oncle Aanen fût l'un de ses maîtres.

Le problème insoluble de la corégence

Le règne conjoint d'un Pharaon et de son héritier, ou corégence, constitue l'une des plus curieuses particularités de la royauté égyptienne. Il en existe quelques cas incontestables au Moyen Empire et les deux corégents recouraient alors à un comput indépendant de leurs années de règne. Malheureusement pour les égyptologues, cette pratique de la double datation n'a pas toujours eu cours au Nouvel Empire.

Dans le cas précis d'Amenhotep III et IV, les indices "à charge" et "à décharge" abondent, alimentant un casse-tête égyptologique qui dure depuis plus d'un siècle. Corégence longue (12 ans au moins) ou courte (moins de 5 ans) ? Pas de corégence du tout ?

Tout a été dit sans qu'aucune preuve formelle n'ait pu être apportée, mais, selon N. Reeves, la suite de l'histoire se prête à l'hypothèse d'une corégence courte.

Akhenaton, le personnage

En 1988, de nouveaux examens, pratiqués sur le mystérieux occupant de la tombe KV55, ouvrent d'intéressantes perspectives. L'individu, de sexe mâle, mais de constitution fragile, voire efféminée, semble étroitement apparenté à Toutankhamon. L'âge de sa mort, estimé proche des 35 ans, et qui avait été sous-évalué jusqu'alors, autorise désormais une possible identification avec Akhenaton, concordant avec le réexamen du matériel archéologique présent dans la tombe [5].

Akhenaton (musée du Louvre) L'homme tel que l'on peut l'imaginer, paraît plus proche de la statue de calcaire jaune conservée au musée du Louvre, que des colosses caricaturaux retrouvés près du temple de Karnak : un personnage grassouillet, arborant une mine boudeuse, bien éloigné de la grâce idéalisée de ses ancêtres thoutmôsides.

Il devient de plus en plus probable que les anomalies dont pâtit l'image d'Amenhotep IV et celle de tous ses proches est davantage le résultat d'une combinaison de l'idéologie et de la mode, que l'évocation réaliste d'une pathologie particulière.

Les diagnostics hasardeux basés sur ses représentations les plus extrêmes tendent de plus en plus à être abandonnés, concernant particulièrement un syndrome de Frölich, hypothèse avancée par l'anatomiste G. E. Smith et reprise par C. Aldred. Akhenaton, comme l'a montré l'histoire de son règne, n'était ni stérile ni mentalement retardé, ce qui aurait vraisemblablement été le cas s'il avait souffert de cette maladie.

Cependant une autre supposition a été émise assez récemment, et malgré le peu de succès rencontré auprès des égyptologues rendus méfiants par les élucubrations du passé, il convient d'en faire état : la liste des malformations affligeant l'imagerie royale constituerait, selon l'auteur de l'article [6], un tableau clinique assez précis d'une maladie induite par un seul gène dominant et touchant 1/10 000e de la population : le syndrome de Marfan.

La quasi cécité dont sont affligés la plupart des victimes de ce syndrome expliquerait en partie l'inclination religieuse du Pharaon : en effet l'Aton aurait été le seul dieu qu'il fût capable de voir ! Ces hypothétiques problèmes visuels justifieraient également l'extraordinaire intimité de la famille royale où il semble que le toucher ait joué un rôle important. De surcroît, la faiblesse cardio-vasculaire associée à ce syndrome aurait pu entraîner une mort brutale, événement qui s'est peut-être produit, pour quelques membres de la famille royale, y compris Akhenaton.

D'autres indices en faveur de cette hypothèse auraient été fournis par au moins l'un des fœtus découverts dans la tombe de Toutankhamon, lequel décéda lui-même prématurément sans que l'on puisse prouver que ce n'était pas de mort naturelle.

Dans ce cas, qui aurait introduit le gène défectueux dans la famille royale ? Un candidat tout trouvé serait Youya, son grand-père, à l'étrange physionomie, qui présente tous les signes de la maladie [7].

Fantasmagories sexuelles

Colosse asexué (Musée du Caire) Tout comme son état de santé, la sexualité d'Akhenaton a suscité les fantasmes les plus débridés, aussi bien chez les égyptologues que chez les romanciers. Était-il un homosexuel, un eunuque, une femme ?

Le colosse asexué exhumé à Karnak et conservé au musée du Caire, a longtemps été tenu pour un portrait d'Akhenaton et son absence de virilité a nourri les suppositions les plus échevelées. Cette image monstrueuse traduisait-elle quelque horrible réalité ?

En fait, et plus simplement, le colosse de Karnak ne représentait pas Akhenaton, mais son épouse Néfertiti, en tant que Tefnout, et il devait être associé à d'autres images d'Akhenaton en tant que Shou.

Encore fallait-il admettre que tous les colosses de Karnak ne dépeignaient pas obligatoirement le roi.

Quant à Néfertiti, de toute évidence, sa place n'est pas celle d'une Grande Epouse Royale traditionnelle.

Stèle Berlin 17813Une petite stèle privée, trouvée inachevée, et publiée dans les années 20 [8], comportant deux personnages androgynes pourvus l'un et l'autre d'une coiffure royale et dont l'intimité ne fait pas de doute, fut longtemps interprétée comme une image d'Akhenaton et de son mystérieux corégent, Smenkhkarê.

Aucun nom n'est inscrit dans les cartouches et le dénombrement de ceux-ci montre qu'il ne s'agit pas de deux rois, mais d'un roi et d'une reine, même si cette dernière arbore le kheperesh. Deux paires de cartouches encadrent le disque solaire et il y a trois cartouches à droite des personnages, deux pour le roi (son nom d'intronisation et son nom de naissance) et un pour la reine.

Si nous avions affaire à deux rois, il y aurait quatre cartouches.

Une fois de plus, la façon dont Néfertiti apparaît dans la documentation n'a rien de conventionnel.

L'imagerie royale

Comme l'exprima le sculpteur Bek qui se décrivait lui-même comme "l'apprenti qu'a instruit Sa Majesté [9]" c'est le roi lui-même qui définissait les canons artistiques. Et ceux-ci, comme tout le reste, ont été étudiés pour servir ses desseins :

Un caractère difficile

Dès le début de son règne, le difficile caractère du jeune Pharaon s'exprima dans ses rapports avec les souverains voisins, notamment Toushratta du Mitani, qui s'en plaignit à plusieurs reprises, comptant sur l'influence de la mère pour raisonner le fils.

Tiyi, ta mère, connaît toutes les paroles que j'ai échangées avec t[on] père. Personne d'autres ne les connaît. Tu dois interroger Tiyi, ta mère, à leur sujet, afin qu'elle puisse te dire que ton père eut toujours de l'amitié pour moi [10].

Son attitude, pétrie d'arrogance juvénile et illuminée de réels moments d'inspiration, a pu être comparée à celle du calife El Hakim (996-1021) :

Il est le fils d'un souverain connu pour sa magnificence et sa libéralité, il grandit sous l'influence d'une femme puissante, sa sœur [11]... il montre une manie religieuse grandissante qui se nourrit d'elle-même et possède également une sensibilité abstraite. Ses capacités intellectuelles vont de pair avec des atrocités arbitraires, d'imprévisibles revirements politiques [12]...

Les conceptions religieuses d'Amenhotep IV ont, pendant 17 ans, changé la face du monde, mais elles s'inscrivaient dans une continuité : tranquillement, intelligemment, Amenhotep III avait entrepris de hisser la fonction royale jusqu'à des hauteurs jamais atteintes depuis l'Ancien Empire. Mais là où, dûment conseillé (peut-être par le sage Amenhotep fils de Hapou), il montra sagesse et patience, son fils se comporta avec une fatuité mêlée de fanatisme et de paranoïa, et l'utopie d'un monde vivifié par le soleil source de vie sombra dans la terreur. L'Egypte s'appauvrit, privée des tributs de ses états vassaux, et l'armée, trop occupée à maintenir l'ordre au-dedans, ne fit rien pour conserver l'héritage impérial des Thoutmôsides, tandis que des fonctionnaires corrompus opprimaient un peuple auquel la nouvelle religion refusait la consolation de l'au-delà...

L'"hérésie" amarnienne

Une vision superficielle et encombrée de préjugés religieux a pu faire passer l'Atonisme pour une tentative avortée d'instaurer le monothéisme en Égypte :

Leur [Akhenaton et Néfertiti] pensée a été une brèche intellectuelle, un sommet de clarté dressé au-dessus des basses terres de la superstition qui avait existé jusqu'alors [13].

La réalité qui transpire derrière cette image d'Épinal est plus complexe et nettement moins angélique.

La transition

Les premières années du règne d'Amenhotep IV se déroulèrent à Thèbes et dès le début, se manifesta sa dévotion, élitiste, personnelle et fanatique, au culte solaire. Avec l'excès de confiance propre à la jeunesse, il mit en œuvre un ambitieux programme de construction à l'est de Karnak, dont l'architecture rappelle les temples ouverts d'Héliopolis. La nature particulière du dieu, qui s'incarnait dans le disque solaire visible par tous et n'avait besoin ni de naos fermé, ni de statue de culte, entraîna la simplification de la liturgie et la réduction des effectifs du clergé, à la tête duquel se trouvait Amenhotep IV lui-même.

Mur de talatates reconstitué (musée de Louxor)

Dans ces premiers temps, sans doute ceux de la corégence, l'expression religieuse semblait encore conventionnelle et contrôlée, puis un changement radical intervint, sans doute parce qu'avec le décès de son père, le jeune roi jouissait enfin d'une liberté totale.

Coïncidant avec la préparation d'une fête-sed en faveur du défunt Amenhotep III, la révolution s'amorça, dans toute sa brutalité :

Ce transfert de la fonction royale vers le dieu sanctionnait l'assimilation totale d'Amenhotep III à l'Aton, et complètait le processus de divinisation. Le culte de l'Aton devint celui de la royauté et c'est son fils qui accomplit l'acte final de la réaffirmation d'un pouvoir que les prêtres d'Amon avaient tenté de confisquer à leur profit.

C'est alors qu'Amenhotep IV changea de nom et devint Akhenaton (Ax-n-Jtn), "celui qui est utile à l'Aton", seul représentant de son père sur terre, afin que se poursuive la corégence.

La dernière version du protocole d'Aton

La dernière version du protocole d'Aton

Rê est vivant, souverain de l'horizon, qui se réjouit dans l'horizon en son aspect de Rê le père qui revient en tant que disque solaire (Aton), doué de vie pour toujours et dans l'éternité.

La "Révolution"

Akhenaton affirmait vouloir "vivre selon l'ordre établi" (anx m mAa.t), c'est à dire retourner, par n'importe quel moyen, à la pureté des mœurs et aux principes fondamentaux de l'Ancien Empire, tels qu'il les imaginait. Sa vision de ce lointain idéal était toute personnelle et s'exprima par une série de bouleversements qui affectèrent jusqu'à la vie quotidienne des Égyptiens :

La doctrine d'Akhenaton se basait sur une constatation : Amon et les autres dieux, modelés par l'homme, sont condamnés à disparaître, alors que le soleil renaît chaque matin. En lui réside l'origine de toute vie et l'essence de la royauté. Seul comptent les heures où la terre est vivifiée par ses rayons. La nuit et la mort appartiennent domaine du non-existant. A force de ne pas reconnaître la mort, Akhenaton finit par la nier tout à fait.

Ici et maintenant…

Personne ne revient du lieu où ils se trouvent pour nous dire comment ils sont, pour nous dire de quoi ils manquent, afin d'apaiser nos coeurs, jusqu'à ce que nous rendions aussi là où ils sont allés. Alors fais en sorte que ton coeur soit joyeux, qu'il oublie maintenant que, un jour, tu deviendras un esprit lumineux [14].

L'attrait de cette nouvelle religion apparaît pleinement dans l'Hymne à Aton trouvé dans la tombe d'Ay, un texte d'une incontestable qualité littéraire et dont l'auteur est certainement Akhenaton en personne. Favorablement impressionnés par sa ressemblance avec certains passages du psaume 104 de la Bible, de nombreux lecteurs modernes ont cru ce qu'Akhenaton voulait faire croire.

En soi, la substance de cet hymne n'est pas neuve, l'on peut y discerner plusieurs sources, en particulier les Textes des Sarcophages et certains hymnes à Amon. À première vue, l'Hymne à Aton reflète des thèmes philosophiques qui prévalent à cette époque dans tout le Moyen Orient et continueront longtemps d'alimenter la littérature religieuse, comme le montre l'exemple du psaume 104.

En réalité, les éléments familiers ont été cyniquement et délibérément recombinés dans un but bien précis.

Le culte d'Aton se souciait fort peu des relations de l'homme avec Dieu. L'essence de la pensée d'Akhenaton se dévoile au début de la dernière strophe :

Nul autre ne te connaît, excepté ce tien fils
Néferkhépérourê Ouâenrê,
Celui que tu instruis de tes intentions et de ta puissance [15].

Et son application pratique se révèle dans toute sa rigueur :

Ainsi, tandis que la famille royale vénérait l'Aton, le peuple adorait la famille royale, et c'est pourquoi ses membres s'exposaient à chaque instant de leur vie, étalant leur intimité sur les murs des temples et des chapelles privées, si bien que l'on peut considérer que "le dieu de la religion d'Akhenaton est Akhenaton lui-même [16]."

…le dieu crée le cosmos et le laisse vivre sa vie, il ne manifeste aucune compassion pour ses créatures […] Tout simplement parce qu'un dieu compatissant ne sert pas les desseins d'Akhenaton [17].

Akhenaton exigeait de ses sujets une complète soumission : jamais l'iconographie égyptienne n'a comporté autant de courtisans rampants ni de policiers armés de bâtons encadrant une populace prosternée. Cette vénération, loin d'être spontanée, était obtenue par la force [18] ou achetée par le souverain, qui, de sa fenêtre d'Apparition, déversait ses bienfaits sur quelques opportunistes bien choisis.

Akhenaton, en quelques années, devint l' alter ego de l'Aton et son corégent sur terre. Dans un curieux processus de fusion, le dieu hérita des attributs de la royauté, tandis que le Pharaon achevait son assimilation divine. La conclusion de cette démarche aurait pu avoir eu lieu à l'occasion du grand durbar de l'an 12. Cet événement, relaté dans la tombe de Mérirê II, est daté de l'an 12 de l'Aton ; ainsi donc, le dieu et le roi étaient devenus la même personne. C'est peu après qu'apparut pour la première fois Ankhkhéperourê-Néfernéferouaton.

Finalement, nous ne savons rien des croyances personnelles d'Akhenaton, mais son système religieux s'est avéré un formidable instrument de contrôle politique.

Changement de capitale

Ce sera pire que ce que j'ai entendu en l'an 4 ; ce sera pire que ce que j'ai entendu en l'an 3 ; ce sera pire que ce que j'ai entendu en l'an 1 ; ce sera pire que ce que Nebmaâtrê [Amenhotep III] a entendu ; ce sera pire que ce que Menkhéperourê [Thoutmôsis IV] a entendu [19]...

Nul ne sait exactement à quoi il est fait allusion dans cette proclamation qui justifie la fondation d'une nouvelle capitale, mais il ne fait pas de doute qu'Akhenaton avait subi une offense sérieuse.

Le triste destin d'Amenemhat 1er montre à quel point les pratiques de la cour pouvaient s'avérer dangereuses, y compris pour le Pharaon lui-même.

L'abandon de Thèbes et la persécution du dieu Amon répondaient-ils à une provocation gravissime, une tentative d'assassinat par exemple ?

Sa réforme religieuse avait séparé Akhenaton de la plupart des Egyptiens mais il ne manquait pas d'alliés, surtout au début de son règne : la classe militaire généralement loyale, à laquelle appartenaient Youya et Ay, et une jeune génération d'arrivistes qui pouvaient se lancer sans arrière-pensée dans l'aventure, alléchés par les perspectives de promotion rapide et peut-être enthousiasmés par le dynamisme des premières années.

Le site choisi comportait un certain nombre d'avantages, aussi bien sur le plan pratique que symbolique :

La nouvelle capitale prit le nom d'Akhetaton (l'Horizon d'Aton).

Ce fut mon père Aton qui m'amena à Akhetaton. Pas un noble ne m'y consuisit en disant : "Il sied à votre Majesté de faire Akhetaton en ce lieu". Ce fut mon père Aton qui m'y conduisit pour que je lui fasse Akhetaton [20].

Le choix de ce site vierge de tout sanctuaire fut un acte délibérément dramatique, un coup de théâtre, bien dans la manière impulsive du jeune roi, mais dicté par des considérations autrement plus pragmatiques que la simple inspiration religieuse.

Comme le ferait des siècles plus tard un empereur japonais [21], Akhenaton abandonnait les prêtres à leurs manigances et fournissait à ses courtisans de quoi s'occuper pendant des années, tout en les coupant de leurs bases.

L'histoire a retenu d'autres exemples obéissant à un mécanisme similaire :

Fragment de carrelageLes sources demeurent muettes (du moins jusqu'aux Ptolémées) sur les us et coutumes de la cour égyptienne, mais il semble que les pratiques y aient été aussi machiavéliques qu'ailleurs malgré l'image idéalisée que nous en avons.

Les débuts difficiles de la 12e dynastie nous éclairent quelque peu sur les réels dangers de la royauté : Amenemhat 1er, vizir monté sur le trône dans des circonstances douteuses, déplaça lui-même sa capitale de Thèbes à Itytaouy (El'Licht à l'entrée du Fayoum) avant de finir sous les coups de ses propres gardes, victime d'un complot ourdi à l'intérieur même du palais.

Et curieusement, son Enseignement fut un des rares textes classiques retrouvés dans la nouvelle capitale d'Akhenaton :

Prends garde aux subalternes, afin que n'arrive pas un événement au danger duquel on n'aurait pas prêté attention ; ne t'approche pas d'eux, ne demeure pas seul ; n'aie pas confiance en un frère, ne connais pas d'amis, ne te crée pas d'intimes, cela ne sert à rien [22].

Pour Akhenaton et ses suivants, fonder une nouvelle capitale, loin de Thèbes et de ses intrigues, fut peut-être une question de survie.

Femmes royales

Néfertiti

De la beauté de Néfertiti, tout a été dit, ou presque, mais l'image que l'histoire a gardé d'elle correspond à ce qu'Akhenaton voulait bien en montrer.

Néfertiti (musée de Louxor)Elle apparut publiquement aux côtés de son époux en même temps que se répandit le nouveau style, dit "amarnien", ce qui semble confirmer qu'auparavant, Amenhotep III était encore vivant et que la reine en titre était Tiyi.

L'on ne sait rien de ses origines, mais il existe de nombreux indices en faveur d'un lien de parenté avec Ay, qui, suivant l'exemple de son propre père (Youya), aurait marié l'une de ses filles à un membre de la famille royale.

Tey, l'épouse d'Ay, n'a revendiqué que le titre de nourrice, soit qu'elle ne fût pas la mère de Néfertiti, soit que celle-ci, divinisée, se fût affranchie de sa parenté terrestre. Ce lien familial expliquerait, en tout état de cause, la brillante ascension d'Ay, son titre de "père divin" et sa grande et belle tombe en Akhetaton.

La documentation atteste de la place tout à fait inédite qu'occupait Néfertiti auprès d'Akhenaton : parmi les monuments qu'il mit en chantier à Karnak, le "château du Benben" érigé en l'an 4, la montre comme seule officiante, parfois en compagnie d'une de ses filles. A Karnak, elle apparaît plus souvent que le Pharaon lui-même et parfois dans des scènes réservées au roi, comme le sacrifice rituel des ennemis de l'Egypte.

Tandis qu'Amenhotep devenait Akhenaton, elle adopta elle-même un protocole élaboré : Néfernéferouaton-Néfertiti.

Son rôle ne se limitait pas à la participation aux cérémonies et à la production d'héritiers. Elle incarnait la parèdre de son époux dans la triade qu'il avait constituée, à l'image de la trinité héliopolitaine, Atoum-Shou-Tefnout.

Ainsi, certains des colosses de Karnak, si visiblement peu masculins, n'auraient jamais été des images du roi, mais de Néfertiti, et tout l'édifice romanesque bâti autour de ses supposés désordres endocriniens s'effondre au profit d'une réalité nettement plus fascinante.

Kiya

Protocole de Kiya Découverte tardivement (1959), Kiya fut une épouse secondaire d'Akhenaton. Comme l'indique son protocole, elle ne fut jamais une Grande Epouse Royale.

L'épouse très aimée du roi de Haute et Basse Egypte, vivant dans la vérité, Néfer-Khéperou-Rê, le bel enfant du Disque vivant, qui vivra pour toujours et dans l'éternité, Kiya.

Selon Lise Manniche [23], elle aurait pu être le modèle d'un personnage féminin peu sympathique du Conte des Deux Frères, en raison d'un titre qu'elles portaient toutes deux - "Noble Dame" (tA Sps.t )- .

D'aucuns l'ont identifiée à Tadoukhipa, princesse mitanienne soeur du roi Toushratta, et qui fut envoyée en Egypte accompagnée d'une dot somptueuse.

Il n'est pas exclus non plus qu'elle soit la mère de Toutankhaton/mon.

Kiya disparut de la scène aux alentours de l'an 12 et ne laissa pas un bon souvenir, puisque sa mémoire fut persécutée et son cercueil (retrouvé dans la tombe 55) adapté pour la ré-inhumation d'Akhenaton [24]. Les traces de la damnatio memoriae dont elle fut victime, interprétées à tort, ont longtemps fait croire à une disgrâce de Néfertiti.

Filles royales

Tombe royale d'Amarna, scène de déplorationNéfertiti mit au monde six filles pour Akhenaton (il n'y a aucune raison d'en contester la paternité). Celui-ci leur porta rapidement un intérêt malsain.

Méritaton, la première, et Ankhesenpaaton, la troisième, engendrèrent chacune une fille, qui reçurent le même nom que leur mère, comme le suffixe tA Srj.t (la petite) ajouté à leur nom semble l'indiquer.

Maketaton, la seconde, eut moins de chance : il se peut qu'elle soit morte en couches et que l'une des scènes de lamentation de la tombe royale d'Amarna représente la déploration de sa dépouille.

Cette pratique, peu attestée dans l'histoire égyptienne, à l'inverse de l'inceste frère-soeur qui trouve sa justification dans le mythe osirien, aurait pu être motivée par le besoin maladif de resserrer le cercle familial et d'en conserver le contrôle [25]...

La fin de l'utopie

O Amon, ô grand dieu qu'on peut trouver en le cherchant, puisses-tu chasser la peur ! Instaure la joie dans le coeur des hommes ! Heureux celui qui te contemple, ô Amon : il est en fête chaque jour [26]...

Terreur et crépuscule

Tel un joueur d'échec, une fois en sécurité dans sa nouvelle capitale, Akhenaton disposait de tout son temps pour préparer le mouvement suivant.

Bien qu'affaiblis, les temples d'Amon continuaient à fonctionner, avec un personnel réduit, qui, semble-t-il, manifesta quelque opposition à l'ordre nouveau instauré par le roi.

La réaction eut lieu aux environs de l'an de 10, sous la forme d'une persécution visant tout spécialement Amon et Mout : ordre fut donné d'abattre les statues et de marteler, partout où il se trouvait, le nom honni, y compris dans les inscriptions d'Amenhotep III, avec un acharnement particulier sur les scènes de théogamie de Deir-El-Bahari.

Le mot dieu (nTr) lui-même ne s'écrivit plus qu'au singulier et ses occurrences au pluriel furent impitoyablement traquées.

Effrayés, les Egyptiens se livrèrent à l'autocensure, mutilant des objets aussi insignifiants que des pots à fard ou des scarabées commémoratifs, sans doute dans la crainte d'être dénoncés.

Non seulement ils incendiaient les villes et les villages, pillant les temples et mutilant sans retenue les images des dieux, mais ils utilisaient aussi les sanctuaires comme des cuisines, pour rôtir le bétail sacré que le peuple vénérait [27].

Ce qui a été dit des Hyksôs aurait pu s'appliquer au temps d'Akhenaton...

Le peuple égyptien n'adhérait donc pas totalement à l'idéologie du moment, loin de là. Certaines manifestations du culte royal suscitèrent même l'ironie sous forme de caricatures ou de petits objets satiriques. L'on continua, y compris dans la nouvelle capitale, à vénérer discrètement les anciens dieux ; des statuettes des divinités protectrices du foyer, tels Bes et Thoueris, furent retrouvées dans les ruines d'Akhetaton.

Toutes les ressources du pays avaient été consacrées à la construction d'Akhetaton et elles allaient en diminuant, l'Empire ne fournissant plus autant de richesses qu'auparavant, par suite du manque d'intérêt pathologique du roi pour les affaires extérieures. Faute d'une administration honnête et compétente, l'impôt rentrait moins bien.

Après le dynamisme des débuts, l'obscurité enveloppa la seconde moitié du règne. Ce qu'il advint d'Akhenaton durant les toutes dernières années, maladie, folie ou simple désintérêt des affaires de ce monde, restera sans doute un mystère. La terreur elle-même s'estompa, et c'est avec surprise que l'on apprend qu'à Thèbes, alors qu'il n'était pas encore mort, son corégent, l'énigmatique Ankhkhéperourê-Néfernéferouaton, autorisait à nouveau le culte d'Amon dans son propre temple...

Akhenaton fut enterré dans sa grande tombe inachevée d'Amarna. Ce que l'on y retrouva de son mobilier funéraire est ostensiblement "non-funéraire", comme s'il avait toute sa vie refusé l'idée même de la mort. Mais d'autres objets, comme les briques magiques de la tombe 55 où il fut peut-être réinhumé, sont inscrites à son nom accompagné de l'épithète "Osiris". Ne sachant que faire, celui de ses successeurs qui l'a transféré là aurait-il respecté la tradiction osirienne restaurée, ou Akhenaton lui-même, à l'approche de la mort serait-il revenu aux anciennes croyances ?

Une succession problématique

En l'an 13, Néfernéferouaton-Néfertiti, qui sans complexe, avait arboré les couronnes royales tout en n'inscrivant son nom que dans un seul cartouche, disparut de la documentation.

Dans le même temps, un corégent entra en lice, Ankhkhéperourê-Néfernéferouaton.

L'on voit ainsi se succéder sans transition deux personnes portant pratiquement le même nom.

Le nom de Méritaton apparut à la place de celui de sa mère dans les inscriptions du Palais Nord et du Marou-Aton. Il semble qu'elle ait occupé la position de Grande Epouse Royale auprès du "nouveau" corégent, puis de Semenkharê, après avoir peut-être également tenu un rôle analogue aux côtés de son père.

Une petite stèle inachevée [28] représentant le couple royal, mais avec quatre cartouches cette fois, pourrait attester de ce changement de statut, l'un des cartouches (à droite) ayant visiblement été ajouté après coup.

Stèle Berlin 25574Pour étayer ce qui n'est au départ qu'une supposition, le réexamen de petits objets a permis de découvrir plusieurs variantes féminines d'Ankhkhéperourê, confirmant qu'il s'agit effectivement d'une femme :

Ankhetkhéperourê aimée de Ouaenrê

anx.t-xprw-ra mr(y).t wa-n-ra
Ankhetkhéperourê aimée de Ouaenrê

Pour certains spécialistes, aucun doute, la XVIIIe dynastie a produit une nouvelle Hatchepsout et le fameux rassemblement de l'an 12 n'était ni une simple réception d'envoyés étrangers ni une fête liée à l'éventuelle visite de la reine Tiyi en Akhetaton, mais la première étape de son ascension vers le trône.

La séquence pourrait être la suivante :

Ainsi, pour N. Reeves, Néfertiti et Smenkharê ne seraient qu'une seule personne et Néfertiti aurait connu une brève période de règne autonome après la mort de son époux...

Bien des obstacles s'opposent à une telle hypothèse et en particulier le rôle de Méritaton, qui, si l'on s'en tient aux apparences, apparaît comme Grande Epouse Royale, aux côtés de son père, puis... de sa mère [29] !

Un final surréaliste

L'ancienne capitale des Hittites, Hattousa, livra des tablettes d'argile sur lesquelles le roi Souppilouliouma conte sa "geste". Parmi les nombreux épisodes que comporte ce texte, l'un d'eux est particulièrement obscur et quelque peu rocambolesque. Une reine d'Egypte devenue veuve, que Souppilouliouma appelle Dahamounzou, l'informe de la mort de son époux et, ne désirant (prétend-elle) épouser aucun de ses serviteurs, demande un de ses fils en mariage.

L'interprétation du nom de ce roi, transcrit Niphourouria par les Hittites, est sujette à caution : il peut s'agir de Néferkhéperourê (Akhenaton) ou de Nebkhéperourê (Toutankhamon). Quant à Dahamounzou, cela serait la transposition approximative par les Hittites de l'expression tA Hm.t nsw, "l'épouse royale".

Cette offre de mariage est un événement sans précédent dans l'histoire de l'Egypte pharaonique. Quelles que fussent ses raisons (probablement économiques), cette reine traîtresse offrait une dot somptueuse : l'expansion de la zone d'influence hittite de l'Asie Mineure jusqu'en Nubie.

Souppilouliouma, méfiant, envoya un observateur et, finalement convaincu, accepta le marché. Le prince Zannanza prit la route de l'Egypte et jamais il n'y parvint [30], assassiné ou victime d'un accident...

Deux hypothèses s'affrontent : l'épouse royale en question était-elle la veuve d'Akhenaton ou celle de Toutankhamon (sa troisième fille, Ankhesenamon) ? Différents arguments plaident en faveur de Néfertiti, car il est difficile d'imaginer Ankhesenamon complotant avec le roi des Hittites, tandis qu'Ay montait sur le trône, alors que Néfertiti avait tout le temps pour mener à bien la négociation. De plus, trouvant un pharaon sur le trône, jamais l'envoyé de Souppilouliouma n'aurait donné son accord.

Néfertiti-Smenkharê disparut de la circulation (définitivement cette fois) peu après cet épisode et il est possible qu'on l'y "aida" un peu. Elle fut probablement enterrée à Akhetaton, mais Howard Carter retrouva une partie de son matériel funéraire dans la tombe de son successeur Toutakhamon.

L'Horizon d'Aton, privé du charisme de son fondateur, dura quelque temps, puis fut abandonné. Personne ne réoccupa le site qui servit de carrière aux rois ramessides et retourna à la poussière. Celui qui avait conduit l'Egypte au bord du désastre et fait régner la terreur, le Bel Enfant de l'Aton vivant, ne serait plus connu désormais que comme le Rebelle, le Scélérat, l'Ennemi d'Akhetaton, tandis qu'Amon redevenait le roi des dieux...

La vie n'est qu'une ombre qui passe ; un pauvre acteur qui, pendant son heure, se pavane
et s'agite sur le devant de la scène, et qu'après, on n'entend plus...
(William Shakespeare, Macbeth)

Notes

[1] Inscription de l'obélisque d'Hatchepsout à Karnak.[ [Retour]
[2] Pour en savoir plus voir, A.-P. ZIVIE, Le vizir oublié, (Seuil, 1990).[Retour]
[3] Scènes de la naissance divine d'Amenhotep III, Louxor. [Retour]
[4] N. REEVES, Egypt's false prophet, Akhenaton, p. 62. [Retour]
[5] Pour plus de détails, voir M. Gabolde, d'Akhenaton à Toutankhamon, (Université-Lumière-Lyon-2). [Retour]
[6] A. L. BURRIDGE, Akhenaten : A New Perspective - evidence of genetic disorder in the royal family of 18th dynasty Egypt- (Journal of the Society for the Study of Egyptian Antiquities, XXIII). [Retour]
[7] Sa ressemblance frappante avec Abraham Lincoln qui en était lui-même atteint, donna même lieu à une supercherie organisée par un tabloïde américain, qui fit passer une image de sa momie pour la photographie du visage miraculeusement préservé du président assassiné ! [Retour]
[8] Stèle de Berlin inv. n° 17813, publication de P. E. NEWBERRY, 1928. [Retour]
[9] Stèle de Men et Bak à Assouan [Retour]
[10] Lettre d'Amarna EA28 [Retour]
[11] Dans le cas d'Akhenaton, il s'agissait bien sûr de sa mère, Tiyi, dont l'influence a continué de s'exercer après la mort de son époux. Mais si l'on en juge par les protestations de Toushratta, celle-ci fut très limitée, en ce qui concerne son fils. [Retour]
[12] J. D. RAY, Göttinger Miszellen 86, 1986. [Retour]
[13] J. SAMSON, Nefertiti and Cleopatra : queen-monarchs of ancient Egypt, (Londres 1985). [Retour]
[14] Chant du Harpiste, tombe de Paatonemheb, XVIIIe dynastie (conservé au musée de Leyde). [Retour]
[15] Le grand Hymne à Aton, P. GRANDET, Hymnes de la religion d'Aton (Ed du Seuil Sagesses 1995). [Retour]
[16] J. ALLEN, Religion and Philosophy in Ancient Egypt (New Haven 1989). [Retour]
[17] D. REDFORD, Akhenaten, the heretic king (Princeton 1984).[ [Retour]
[18] Pour une opinion plus nuancée, voir M. Gabolde, d'Akhenaton à Toutankhamon (Université-Lumière-Lyon-2.[ [Retour]
[19] Stèle-frontère d'Amarna.[Retour]
[20] Stèle-frontère d'Amarna. [Retour]
[21] En 784 puis de nouveau en 794, la cour impériale japonaise se déplaça, avec armes et bagages, de Nara à Nagaoka, puis à Heian-kyo (actuelle Kyoto). [Retour]
[22] Enseignement d'Amenemhat 1er à son fils Sénousret. [Retour]
[23] L. MANNICHE, Göttingen Miszellen 18 (1995). [Retour]
[24] Y. PEREPELKIN, The secret of the Gold Coffin (Moscou 1979). [Retour]
[25] Pour une opinion différente sur l'inceste père-fille, voir C. LEBLANC, Néfertari, Ed. du Rocher (1999). [Retour]
[26] Graffito de Pawah (TT139). [Retour]
[27] W.G WADDEL, Manetho (Cambridge, 1997). [Retour]
[28] Berlin 25574 [Retour]
[29] M. GABOLDE et D. REDFORD considèrent qu'une telle situation, même dans un contexte aussi décalé que la période amarnienne serait absurde. [Retour]
[30] Pour une hypothèse encore plus fantastique (Zannanza=Smenkharê), voir M. Gabolde, d'Akhenaton à Toutankhamon (Université-Lumière-Lyon-2. [Retour]

[Haut de page]